Le cahier de brouillon de Joe Krapov

18 octobre 2017

Il NE FAUT JAMAIS DIRE "FONTAINE"

DDS 477 juventusA part Madame Najat Vallaud-Belkacem – repose en paix, camarade ! – peu de gens par ici ignorent que « jouvence » vient du latin «juventus» qui signifie «jeunesse». Notre amie Najat qui rêvait que l’on supprimât le latin des apprentissages scolaires croyait que «juventus» signifiait «bande d’idiots qui courent après un ballon dans un stade à Turin». Elle n’a du reste jamais proposé, pour mettre fin aux violences des hooligans après le match, que l’on distribuât un ballon à chacun des joueurs histoire de calmer le jeu. Le manque d’imagination de nos politiques, quand même !

Juventus a donné «juvénile», «jouvenceau» «jouvencelle» et «jouvence». Ce dernier terme nous rappelle juste «Fontaine» qui était lui aussi un footballeur mais également un lieu affable où coule une eau si spéciale que, dixit Madame Wikipe, «quiconque boit de cette eau ou s'y baigne est guéri de ses maladies, rajeunit ou ne vieillit plus».

"Dixit Madame Wikipe", ma chère Najat, ça signifie que c’est Wikipédia qui l’a dit.

Moi vous me connaissez, je suis comme Obélix : la fontaine de jouvence j’ai dû tomber dedans lorsque j’étais petit. Du haut de mes huit ans et demi d’âge mental, je ne me suis toujours pas éloigné de ma prime jeunesse et je n’ai pas envie de prendre un bain. Pas tout de suite, toujours.

Je ne vais pas pour autant me fâcher avec mon oncle préféré et je vais donc vous parler, à sa demande, de l’année 1971, histoire de… ne pas vous rajeunir ! Comme l’a dit le célèbre poète dont j’ai oublié le nom «On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans».


A l’époque j’écrivais déjà des conneries dans des cahiers à petits carreaux. Je n’étais pas un fan de Marguerite Duras dont Pierre Desproges a dit « Elle n’écrivait pas que des conneries : elle en a filmées aussi ! ». Cependant, tout comme elle, j’écrivais des conneries et j’en dessinais également.


Tout cela se trouve dans une valise bien poussiéreuse, là-haut, dans mon grenier. J’ai failli en faire un roman, « La valise à Scherzos » dont on trouve des bribes sur Internet.


J’y suis monté tout à l’heure, au grenier. Je voulais retrouver un passage où j’avais entrepris d’analyser « la musicalité dans les œuvres d’Arthur Rimbaud » - ça y est, je me suis souvenu, du nom du poète de dix-sept ans ! - mais je suis tombé sur dix cahiers de mon écriture irrégulière et ça m’a découragé de chercher plus loin.


En lieu et place de ce pensum, je vous livre quelques petits dessins faits à l’époque et retravaillés à l’ordi spécialement pour vous cette semaine. J’étais déjà un rigolo, à l’époque, non ?
 

Et je le suis toujours, je crois. Mille excuses à toi, camarade Najat ! "Jouvence" vient en fait de l’adjectif «juvenis» qui signifie «de jeunesse» et pas du nom «juventus», qui se disait plutôt «juventa» du reste. Tu vois qu’il y a du boulot et que moi aussi, quelque part je devrais retourner à l’école… réapprendre le latin.

Gaston Lagaffe ! Yo !

Quand même ! Dans l’un des deux classeurs où j’ai retrouvé ces dessins, j’ai aussi mis la main sur celui-ci qui s’intitule «Portrait de Jean-Arthur Rimbaud». "C’est beau, la constance, non ?" comme demandait Mozart à sa groupie du pianiste.

A part ça, portez-vous bien, jeunes gens !

65 Portrait de Jean-Arthur Rimbaud V2

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10 octobre 2017

SUIVRE LE VOYANT A LA LETTRE

DDS 476 escher-mainLorsque Vitalie Cuif, précédée de son jeune fils, entra dans la salle d’attente du Docteur Zigmund, celle-ci se trouvait vide et elle-même n’était pas très remplie d’enthousiasme. Il allait encore falloir déballer le linge sale de la famille, expliquer à un médecin inconnu les vices nombreux du deuxième fils, le prénommé Arthur qui lui rendait la vie si dure. Elle devrait raconter au marabout, car elle en était rendue là de la quête d’un diagnostic efficace, que le père du gars, le capitaine Frédéric R. avait mis les bouts (de ficelle !) à la naissance de la petite Isabelle, quatrième des enfants du couple. Ceci expliquait peut-être cela ? Mais, désolée, ce ne sont pas des choses qui se font chez les catholiques bon teint mondain, même à Charleville-Mézières, vu que le mariage était une chose sacrée et le divorce pas encore inventé. N’est-ce pas, Docteur ?

Arthur s’était assis sagement et avait replongé le nez dans le prix d’excellence qu’on lui avait remis en fin d’année scolaire. C’était encore un livre de ce misérable de Victor Hugot, comme disait Vitalie en prononçant le « t » et il s’appelait, justement, « Les Misérables ». Là-dessus, une autre patiente impatiente avait pénétré dans la salle d’attente du Dr Zigmund, suivie d’un gamin du même âge qu’Arthur.

 

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Les deux dames se saluèrent car elles se connaissaient bien et les deux gamins échangèrent très vite un regard entendu : « Motus et bouche cousue, Nénesse ! » « T’inquiète, Tutur, je serai muet comme une catacombe !».

Madame Delahaye posa son manteau et son chapeau sur le siège à côté d’elle, en face de Vitalie, et Ernest sortit son cahier de dessin dans lequel il se mit à gribouiller.

- Alors, Vitalie, toujours des soucis avec ce chenapan d’Arthur ?

- Ne m’en parle pas, Elisa ! Comme tu peux le constater, j’en suis réduite à consulter un voyant ! On n’a pas trouvé de solution dans la médecine traditionnelle. De toute façon, on est grillés chez tous les praticiens de Charleville. Arthur a mordu le docteur Mengele, il a frappé le docteur Knock, il a traité de foldingue le docteur Folamour, accusé le docteur Mabuse de l’avoir violé et chez le docteur No il est allé jusqu’à faire des bonds insensés sur son bureau, cassant tout et faisant mine de tirer au pistolet avec sa pipe tenue fourreau à l’envers. Il a traité le docteur Jivago d’esclavagiste tsariste et le docteur Jekyll de schizophrène ! Il n’y a qu’avec le docteur Petiot que ça s‘est bien passé. Ce toubib-là lui a montré sa collection de valises et Arthur a été fasciné. Petiot nous a expliqué que tout était normal, qu’Arthur était juste « un petit peu iatrophobe ». C’est lui qui nous a conseillé de voir ce docteur Zigmund pour le guérir définitivement.

- Si ce n’est que ça, Vitalie, ce n’est rien, rassurez-vous ! Iatrophobe, iatrophobe, tout le monde a peur d’aller chez le médecin ! Petiot a raison ! Par contre personne ne craint d’aller chez le rebouteux, le marabout, la voyante extra-lucide, l’astrologue ou la diseuse de bonne aventure !

DDS 476 table zigmund- Et vous, Elisa, qu’est-ce qu’il vous fait, votre Ernest ?

- Il me dessine des cochonneries partout ! Vous vous rendez compte, à son âge ? Des choses innommables ! On l’a même accusé d’avoir écrit « Merde à Dieu ! » sur le mur de l’église ! Et pourtant je suis sûre que ce n’est pas lui : on était chez ma sœur à Reims le jour où ça s’est fait !

Heureusement pour Arthur, la porte du cabinet s’est ouverte et le médecin, un grand type à cheveux blancs et moustache a lancé : « Madame Cuif ? ».

Vitalie et Arthur se sont levés, sont entrés dans l’antre du Docteur Zigmund, se sont assis sur les deux sièges devant la table de travail. Quel chantier, cette table ! Elle était couverte de piles de papiers de toutes sortes, d’objets qui n’avaient rien à y faire : un parapluie, une machine à coudre, un jeu de go, des lunettes pour contempler des éclipses de soleil, les oeuvres de Dr Fu Manchu. Il y avait même un chat vivant dont le sourire et le pelage changeaient à chaque entrée d’un nouveau patient dans la pièce.

Sur le mur du fond, face aux visiteurs, il y avait une affiche représentant le docteur Zigmund en train de jouer aux échecs contre une femme entièrement nue !

DDS 476 Duchamp joue aux échecs

Vitalie n’avait pu faire autrement que se signer, consternée et choquée par le décor, alors qu’Arthur s’était plongé dans une contemplation effrénée de la dame de l’affiche. Il songeait malgré lui : « Elle doit s’appeler Gabrielle et quand elle joue avec les blancs elle ouvre de 1.f4 ! ».

Le docteur Zigmund s’était assis sans rien dire et ils contemplait dans le blanc des yeux ses deux visiteurs différemment effarés. Au bout d’une minute de ce silence absolu il ouvrit la bouche et déclara :

- Je vois ce que c’est. Madame Cuif, voulez-vous bien me régler le prix de la consultation et ressortir discuter le bout de gras avec Madame Delahaye dans la salle d’attente ?

Comme subjuguée, Vitalie sortit son portefeuille et déposa le nombre de billets souhaités puis elle sortit de cet antre du diable comme elle le décrivit ensuite à Elisa.

- Alors Arthur, demanda le docteur Zigmund, pourquoi ne veux-tu pas retourner à l’école ?

- La vraie vie est ailleurs. Marre de faire des vers en latin !


- Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ?


- Pas plus tard, tout de suite. Je veux devenir riche et célèbre. Mais je ne veux pas travailler.

Le docteur Zigmund posa une pierre blanche sur le plateau de go.

- Riche et célèbre, tu le deviendras. Mais très tard. Les saturniens se réalisent très tard. Sache le dès maintenant, ça ne t’apportera pas le bonheur pour autant. Est-ce que tu connais le proverbe chinois de l’imbécile et du doigt ?

- Quand on lui montre la Lune, l’imbécile regarde le doigt ?

- Oui. Eh bien tu vois, toi c’est l’inverse. Imagine maintenant un rhinocéros. Le rhinocéros regarde la Lune. Il croit que c’est une énorme boule d’or qui brille dans le ciel. Il sait que l’or, ça vaut du fric, alors il court toute sa vie pour décrocher la Lune. Et il oublie de voir ce que tout rhinocéros est obligé de voir, quoi qu’il regarde.

- Et quoi donc, Docteur Zigmund ?

- Sa corne ! C’est sa corne qui vaut bonbon. Sa fortune est devant son nez sous forme d’une corne d’abondance. En Afrique on chasse le rhinocéros pour exploiter sa corne. On en fait un puissant Afrodisiaque.

- Ca s’écrit « aphrodisiaque », ça vient d’Aphrodite ! releva Arthur qui avait décelé le jeu de mots rien qu’à la prononciation du praticien.

- Tu manques singulièrement d’humour, Arthur, et c’est ce qui te perdra. Mais tu es sur la bonne voie. La richesse est déjà en toi, vois-tu ? La solution pour toi c’est d’aller de l’avant, de ne plus t’arrêter. Fonce comme ce rhinocéros. Voyage, fais tout ce que tu veux, ne te soucie pas des conventions, deviens voyant, voyeur, voyou, voyageur, mets des couleurs aux voyelles, enivre-toi de bateaux et d’absinthe, va à Londres – j’y vais souvent, c’est très bien, Londres ! – va à Vienne, évite Bruxelles si tu peux, va loin, deviens le Cuif errant mais…

Arthur ouvrait des yeux en billes de loto.

- … mais ne cesse jamais d’être iatrophobe ! Ne mets jamais les pieds à l’hôpital, ce serait ta perte, malheureux !

- Comment fait-on pour être voyant ?

- Quand tu sauras monter une tente marabout pour huit personnes dans un camping de la Sarthe pour passer un week-end de tai chi chuan et de dégustation de vin de Jasnières, tu seras un homme, mon fils ! Je plaisante. Ou pas. On devient voyant par recensement-dézingage de toutes les règles, par dérèglement de tous les sens. Tu peux aller, maintenant. Je te rends à ta liberté libre. Deviens ce que tu es ! Et surtout, suis mes conseils à la lettre !

 

DDS 476 jeu de go

Le soir-même Arthur Rimbaud planta sa mère et ses sœurs sur la promenade où les tilleuls verts sentaient bon. Il alla prendre le train pour Charleroi puis bifurqua vers Paris mais ceci est une autre histoire.

DDS 476 jeu de go

Bien des années plus tard, alors qu’il était en train de compter sa fortune dans la corne de l’Afrique, il se souvint du rhinocéros du docteur Zigmund. Il ne rêvait plus que d’une chose, à l’époque : rentrer en France et vivre une Lune de miel avec une Gabrielle aussi jolie que celle du poster.

Et sur son coup f4 il eût répondu e5 !

 

DDS 476 chat zigmund

 N.B. Pour qui ne connaîtrait pas le Dr Zigmund et son rhinocéros, c'est ici ou ici que ça se passe. 

La majeure partie des photos de ce billet lui a été empruntée. Amitiés, Docteur Zig !

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04 octobre 2017

De Rimbaine à Verlaud. 1, Hypocondriaque

M. Arthur Rimbaine
Explorateur de voies intraveineuses
et de traditions orales ou à mettre dans les annales
8, quai Arthur Rimbaud
08000 Charleville-Mézières

Monsieur Paul Verlaud
Société de géographie des Maladives et du Miraginaire
73, rue Sonneleur
62812 Vent-Mauvais


Charleville, le 4 octobre 2017

Mon cher Paul

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Voici mon premier rapport sur l’île de Tamalou, anciennement dénommée Hypocondrie, où je me suis rendu à votre demande afin de vérifier et compléter les informations dont vous disposiez ou pas.

La capitale de cette petite île s’appelle bien Gébobola comme vous le supputiez. L’île est traversée d’Est en Ouest par une rivière que les autochtones appellent la Fièvre diffuse. Un genre de Sèvre niortaise mais en moins long que cette rivière charentaise qui pantoufle aussi en Vendée et dans les Deux-Sèvres. C’est un fleuve relativement impassible qui prend sa source sur le plateau de Maloku et s’épand en de nombreux méandres une fois qu’il est rendu dans la plaine de Malokrane. Ses principaux affluents sont la Migrène, l’Hémorroide, la Savouchatouïe et la Savougratouïe.

Au Sud de l’île se trouve une chaîne de montagnes assez bien élevées qui tutoient les cieux mais avec respect et que l’on nomme les Pyravenirs. L’été les Tamaloussas y organisent des courses de vélo très disputées. Ils essaient de franchir le plus rapidement possible le Col du Fémur, celui du Tournemalet puis escaladent l’Aubisquerage, sinuent sur les lacets du mont Eiffel-Argan, grimpent au sommet du Savapété, un volcan qui n’est du reste pas encore tout à fait éteint. « Avec le temps va tout volcan mais c’est comme le cul du fanon, ça met un certain temps » dit un proverbe local qui les fait rire comme des baleines, car, vous le verrez tout à l’heure, mon cher Paul, ils sont très joueurs, les Tamaloussas.

Le tour de Tamalou se poursuit dans la plaine avec des étapes de plat disputées entre Enséfalogram et Toutanémié. L’épreuve contre la montre a lieu sur le circuit de Poukibavitalarivé. Le dopage est autorisé. Une des curiosités de l’ile est d’ailleurs l’usine pharmaceutique de Kilébon-Monmédoc où l’on produit le sirop Typhon, la capsule Gémini et la gélule Dernier-Vargas qui soignent toutes les maladies mais uniquement sur place.

Les autres industries locales sont la confection de blagues Carambar et l’invention de maladies asymptomatiques, les bobobénins, destinés à rassurer les gens sur leur bonheur présent, à prendre en vaccin sous forme de doses homéopathiques de caramel mou et huit jours. Un autre proverbe tamaloussa dit d’ailleurs « Si t’as que ça, reste chez toi, va pas creuser Troudlaséku ni enrichir les charlatans !».

DDS 475 Les-blagues-Carambar-2


Si cela vous intéresse, j’ai ramené des échantillons des troubles psychosomatiques suivants, qui m’ont semblé intéressants :

- La Rimbaldite aiguë : peur de n’avoir pas été très sérieux à l’âge de dix-sept ans ;

- Le Tintinoreleczéma : maladie de peau qui se déclenche quand on pense qu’on aura un jour soixante-dix-sept ans et que l’on n’aura pas, à relire les aventures de Tintin et Milou, un plaisir égal à celui qu’on éprouva à les découvrir à sept ans ;

- La dissentryphonite : peur de chier un pendule ayant appartenu à un savant sourd ;

- L’épanchement de cuisine novice : trouble obsessionnel compulsif qui consiste à craindre de mourir en ayant oublié de fermer le gaz sous la cocotte alors qu’on concoctait une recette nouvelle.

Je vous l’avais dit, mon cher Paul, les Tamaloussas ou Hypocondriaques sont de drôles de zigs, un petit peu malades dans leur tête, mais bon, qui ne l’est pas de nos jours ?

Pour vous rendre dans leur île il faut partir de Kuala Lumpur en Malaisie. Il y a un vol régulier qui dure une demi-heure et vous dépose sur l’aérosyndrome de Münchhausen puis on prend ensuite une navette automobile, un bus en fait, qui vous amène au centre-ville de Gébobola, terme-omettre de votre « voillage » comme nous disions jadis, vous et moi, quand nous bourlinguions de concert.

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Je joins ma facture à cette missive. Vous constaterez que je n’ai pas pratiqué le coup de fusil comme on le fait ces temps-ci dans le secteur non-conventionné.

Si vous avez une autre mission d’exploration à me confier, n’hésitez pas à me joindre où vous savez.

Bien amicalement

Arthur R.

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