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Dans le train de 8 h 24, les banquettes étaient en bois, les voyageurs étaient face à face ou dos à dos et il y avait une étroite allée centrale. Dans celui de 7 h 14 on accédait et descendait par des portes très étroites qui ne laissaient le passage qu’à une seule personne à la fois.

Mais dans celui pour Paris il y avait un long couloir et des compartiments. A l’intérieur de ceux-ci il y avait quelquefois, au-dessus des sièges, des photos en noir et blanc – en sépia ? – qui représentaient des paysages de France. Un célèbre dessin de Jean-Jacques Sempé représente un de ces wagons-là et le paysage qu’on aperçoit par la fenêtre est exactement celui qu’on voit dans un des cadres.

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Le jeune homme s’appelait Arthur R. Il était âgé de seize ans et n'avait pas un rond sur lui. Peu avant l’arrivée du convoi pour Paris il avait contourné la gare et sauté par–dessus la barrière en ciment ajouré. Il s’était retrouvé sur le quai. C’est qu’à l’époque encore un contrôleur vérifiait au départ et à l’arrivée des trains que chaque voyageur possédait bien un billet lui permettant d’effectuer ce voyage-là et pas un autre.

Pour Arthur R ce voyage-là était LE voyage. Il jouait sa vie à quitte ou double. C’était sa première fugue qu’il espérait bien définitive. Marre de la ville de C., suprêmement idiote parmi les bourgades provinciales. Marre de la Mother qui ne comprenait rien à son art, à son amour de la composition, à son ambition de devenir un artiste. Pour percer, pour être reconnu, il fallait qu’il monte à Paris. C’est là que tout avait lieu, dans toutes ces salles prestigieuses, sous les lumières électrisantes des cafés où la vie intellectuelle était trépidante. Même si elle n’avait été qu’un peu pidante ça aurait quand même arrangé Arthur R. Il pourrait montrer ici ce qu’il valait alors qu’à C. personne ne comprenait. Et voilà pourquoi votre fils Arthur « brûle le dur », Madame R.

DDS 490 chef de gare dubout

Hop ! Hop ! Ni vu ni connu… Caché derrière un voyageur à chapeau melon Arthur échappa à la surveillance du chef de gare et monta dans le wagon. Quand le coup de sifflet retentit et que la vapeur de la locomotive s’éleva dans le ciel, le train s’ébranla lentement. Arthur ressentit alors la joie d’avoir pour ainsi dire cocufié l’agent des chemins de fer.

Il s’installa dans un compartiment où il restait une place libre. Les bourgeois qui montaient à la capitale observèrent d’un sale œil son regard effronté et gaulois, sa tignasse abondante et mal peignée et ses croquenots de campagnard qui renardaient quelque peu. « Je n’ai pas pris le temps de changer de chaussettes » songea-t-il et il reconnut dans cette phrase un alexandrin parfait.

DDS 490 controleur-tierce-OrdnerSeule âme apparemment bienveillante dans le compartiment, une jeune femme à chapeau fleuri semblait être tombée en extase, le regard fixé sur les mains fines et les longs doigts d’Arthur, signes d’une hypothétique et toute musicienne délicatesse. Peut-être y aurait-il eu ici une idylle à nouer, peut-être que tout aurait tourné autrement s’il n’y avait pas eu à l’époque des employés qui se nommaient « contrôleurs » et qui faisaient la chasse aux fraudeurs, aux resquilleurs, aux migrants économiques sans titre de transport. Il paraît qu’ils existent encore aujourd’hui et qu’ils sont beaucoup mieux armés que jadis : la douchette à flashcode plutôt que la pince à tiercé ou la poinçonneuse de couleur lilas.

Si moi-même je suis terrifié lors de leur passage dans les TGV que j’emprunte – et que je rends (et pourtant je vous fiche mon billet que je le paye toujours) ! – on imagine la frayeur du jeune Arthur R. lorsqu’il entendit à l’autre bout du couloir le cri de guerre du chef indien à casquette : « Contrôle des billets Sioux plaît M’sieu Dames !».

Ni une ni deux, Arthur plongea sous la banquette. Son admiratrice au chapeau à cerises épandit ses jupes le plus largement possible pour qu’il échappât aux regards. Mais les messieurs sérieux renâclèrent. Il y a même fort à penser que l’un de ces citoyens fit preuve d’un respect particulièrement putassier de l’ordre républicain et des règlements établis par le voyagiste. Plus faux-cul que la crinoline « cache-cache » de Mademoiselle Lelongbec il indiqua au représentant de la police des trains, par force grimaces et mimiques, la présence au sol d’un contrevenant.

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Je vous la fais brève, comme disait Manuel De Falla en parlant de la vie. "On ne va pas y passer la nuit, mon chauve !" comme disait Moussorgsky à Borodine dans les steppes de l’Asie centrale.

Comme ça ne rigolait pas plus que maintenant en ce temps-là du côté de la maison Poulaga, Arthur R. fut alpagué brutalement, menotté à l’arrivée à Paris, embarqué dans un panier à salade et conduit à la prison Mazas. Il y connut l’horreur de la promiscuité, des sales odeurs de la tinette, du délire des pochards avinés, du mépris des putes grossières, de l’inhumanité des flics pas commodes et des matons blasés.

Bref il passa une semaine au violon et en sortit dégoûté à jamais de cet instrument. Quand un ami de ses parents l’eut ramené dans sa famille il se fit une raison et reprit ses études de piano et de Chopin.

A force de travail et de persévérance Arthur Rubinstein devint un très grand artiste dont l’immense talent fut reconnu dans le monde entier.

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Comme quoi, mes chers neveux et mes chères nièces, il importe toujours de suivre le droit chemin et de ne jamais dévier de la consigne quand on veut faire fructifier son bagage.

Extrait de « Par-delà le bien et le noch ein Mal » de Friedrich Nichts.