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Le cahier de brouillon de Joe Krapov

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1 mars 2013

EST-CE AINSI QUE LES HOMMES ET LES FEMMES VIVENT ? (Joe Krapov)

- Vous venez souvent ici, chère Madame ?
- Chaque fois qu’il y a un karaoké, mon beau monsieur. C’est une bonne occasion de sortir mon mari. Le médecin a dit qu’il doit bouger. Sinon il est toujours fourré sur son ordinateur ou dans ses cahiers à écrire comme un malade. Qu’il est, du reste.
- Votre mari écrit ? Des romans ? Des essais ? Des articles ?
- Ne le répétez à personne : il fait de la poésie !
- De la p… ? Non ? Vous plaisantez, j’espère ? De nos jours ! Ce doit être illisible ?
- Ca l’est d’autant plus que Louis écrit en alexandrins ou en vers qui riment. Avant qu’il ne devienne ce grand corps malade il allait même déclamer sa production dans les cafés-slam !
- Il a une maladie ? Il semble bien conservé pourtant. Bonjour, monsieur le poète !

Le mari de la dame à l’accent étranger ne répond pas. Il a les yeux fixés sur l’écran de télé géant où défilent les paroles des «Feuilles mortes» de Prévert et Kosma qu’une Lara Fabian d’occasion est en train de massacrer, au grand dam d'un ancien scientifique belge qui se bouche les oreilles. Ca ne semble pas le gêner, lui, le poète : déjà que les aveugles sont parfois sourds à ce qu’on leur braille, il ne faut pas s’étonner si les émules de Verlaine trouvent un peu longs les sanglots des violons dans leur sonotone.

- Excusez-le, il a des absences. Le plus terrible c’est quand il redevient lucide. Il m’accuse de lui avoir fait perdre la boule. Un jour il m’a dit : « Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire !". Vous vous rendez compte ?
- C’est vrai que vos yeux sont très beaux. Vous avez dû faire des ravages quand vous étiez jeune. J’espère que je ne vous vexe pas en vous disant cela. Vous devez d’ailleurs encore en faire beaucoup.
- C’est vrai, monsieur très cher. Ma sœur Lili et moi, autrefois, nous avons vu défiler toute la Russie chez nous. Si je puis vous confier un secret, cher monsieur… Quel est votre prénom ?
- Marcel. Marcel Stroskane, pour vous servir.
- Eh bien mon cher Marcel, il n’y a que le transsibérien à ne pas nous être passé dessus ! Ces succès amoureux étaient d’autant plus surprenants que nous avions la réputation d’avoir un cœur de pierre.
- Des jaloux, des médisants, sans doute ?

MIC 2013 02 25 bricks

- Non, des plaisantins : notre nom de famille était Brique ! Et du coup, après avoir écumé toute l’URSS, j’ai fait le mur et je suis allée en Italie où j’ai changé de nom et de prénom. C’est à Venise que j’ai rencontré cet idiot : il voulait s’y suicider. Se suicider à Venise, il y a de quoi se gondoler, non ?
- Vous exagérez certainement. Vous n’avez pas l’air d’avoir été malheureuse ?
- Pas autant que ma sœur en tout cas. Elle aussi a épousé un poète mais il n’a pas survécu.
- Ce sont des êtres fragiles, paraît-il ?
- Fragiles ? Vous rigolez ? Mon Louis a été très résistant.

Le Louis en question, fantôme un peu hagard, vient de se lever en entendant les premières mesures du « Chiffon rouge » de Michel Fugain. C’est une institutrice en combinaison de ski qui le chante en levant le poing. Louis la fixe d’un regard quasi amoureux et on voit ses lèvres trembloter comme s’il prononçait les paroles de la chanson mais en fait un lecteur averti décélerait qu’il prononce tout bas celles de « L’Internationale ».

Marcella le fait rasseoir puis elle dit à Marcel :

- Vous avez quelque chose de prévu après ce karaoké ? Vous pourriez venir à la maison faire plus ample connaissance ? Nous habitons à deux pas d'ici.

Comme ça fait déjà dix minutes qu’elle lui fait du pied et que, dessous la table, elle a posé la main sur le haut de sa cuisse, vraiment tout en haut, Marcel lui répond :

- Volontiers !

Puis il ajoute :


- C’est moi qui chante la prochaine !


Effectivement on l’appelle et il entame avec élégance et suavité « Sous les jupes des filles » de Souchon.

- Toi, mon cochon, pense Marcella, tu n’es pas la moitié d’un ! On va s’en donner, toi et moi ! Dès que je t’aurai chanté «Déshabillez-moi», je vais te faire perdre ton latin exactement comme Juliette a fait perdre son Gréco-romain à Roméo : de haute lutte !

Puis elle s’adresse à Louis :

- Tu vas avoir du spectacle, ce soir Louis ! Du comme tu l’aimes ! Et puis comme ça m’ennuie d’avoir laissé notre roman inachevé, je crois qu’avec mes aventures post-Aloys, avec ce type-là et les autres qui l'ont précédé et le suivront, je tiens un bon sujet de best-seller ! Allez, chauffe, Marcel !

Mais cette promesse vient trop tard. Affalé dans son fauteuil sous le portrait de Blanche de Castille – la déco du salon où a lieu le karaoké est manifestement assez surréaliste – Louis s’est oublié, il a oublié Blanche, Marcella, Nancy et les autres : il s’est endormi. Riche de toutes ces musiques, heureux de cette humanité chantante, n’ayant plus à se soucier de la ligne puisqu’il est parti, tranquille comme un roi sous sa crinière d’argent, voilà que Louis dort.

Et dans son rêve du moment, dans un autre univers un peu plus chatoyant, un homme et une femme, à l’unisson, chantent sans trop la massacrer une des chansons qu’il a écrites.

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28 février 2013

Le targui des étoiles (Joe Krapov)

1
Ma cabane au Sahara
Est devenue aérostat
Nacelle de la montgolfière
Qu’est la Terre

Petit prince abandonné
Me voici à piloter
Sous le toit
De ma cabane au Sahara

Elle s’en va
Légère dans les étoiles
Le simoun
Gonfle ses jolies voiles

2
Ma cabane au Sahara
C'est mon Led Zeppelin à moi
La vie libre qui me plait
Balloté

Les richesses de la planète
Tout autour de moi volètent
Il suffit
Que je tende mon épuisette

Mais je rêve d'y emmener
Celle qui voudra me suivre
Viens avec moi si tu veux vivre
D’aventurières destinées

3
Jusqu’au bout de l’univers
On ira se mettre au vert
Sur le toit de ma cabane
Au Sahara

Sur les anneaux de Saturne
Nous f’rons danser nos cothurnes
Au grand bal
Des rigolos d’Aldébaran

Je te dirai
Le nom des nébuleuses
Je t'apprendrai
Des chants de Bételgeuse

4
Ma cabane au Sahara
Tant que tu y resteras
Ce sera le paradis
Ma chérie

A quoi bon chercher ailleurs
Je sais bien que le bonheur
Il est là
Dans ma cabane au Sahara.

  

22 février 2013

ROUE DE FORTUNE par Joe Krapov

MIC 2013 02 18 tarot 2

Lorsque j’étais bateleur d’un orchestre de jazz, j’avais pas mal de temps pour moi entre deux concerts. Je savais que la roue de la fortune ne tournerait qu’un temps en ma faveur aussi avais-je repris des études de voyante extra-lucide par correspondance (CNED-toi, le ciel te CNEDera, dit le proverbe). Il y avait l’option astrologie, la filière marc de café et même une UFR boule de cristal et foulard gitan mais j’étais surtout taraudé par les cartes du jeu dit de Marseille.

Je tenais aussi à l’époque une espèce de journal intime sur des cahiers à petits carreaux dans lesquels je balançais toutes sortes de choses.

A la suite d’un rêve étrange fait récemment, je suis allé il y a peu dans mon grenier récupérer un de ces vieux cahiers. Le rêve que j’avais fait se déroulait sur un marché aux puces. J’y faisais l’acquisition d’un journal intime. Je le feuilletais : il y avait des dessins, des mots, des photos collées ou glissées entre les pages. Sur l’une d’entre elles, je me reconnaissais. En fait, ce document que j’achetais, c’est moi qui l’avais rédigé !

Ce vestige de l’âge du jazz que je suis allé rechercher pour le comparer à ce que j’avais vu en rêve, j’y ai trouvé des notes et des aphorismes dont je vous livre ici quelques extraits. Ce n’est pas qu’ils vaillent grand-chose mais…

 

MIC 2013 02 18 fitzgerald

Combien de miles le fou qui escalade la montagne peut-il parcourir avnt qu’il ne dévisse ?

La tiare déposée du pape et les chaussettes de l’ArchieChepp sont-elles sèches archi-sèches ?

Toujours énervé par sa femme , l’empereur Georges qui ne la comprend guère chouine.

Si tu as le tempo rance, fais preuve de tempérance. Méfie-toi de cette fragrance, ne t’en parfume pas trop. Si une femme sans parfum est une femme sans avenir un homme qui sue est un homme qui pue et ça, ça tue !

Qu’est la corde du pendu sinon un licol porteur ?

A s’agiter entre ses fûts et ses caisses pour ne pas être à contretemps, le batteur n’en a guère pour s’adonner à l’art Tatum du contrepet.

Ce rêve que j’ai fait et son prolongement réel retrouvé dans mes archives m’ont donné une drôle d’idée. N’aurais-je pas finalement, à force d’étudier alors, hérité de capacités médiumniques ? Ne possèderais-je pas le pouvoir d’influer par les rêves sur la réalité ? Si j’allais par exemple, en rêve, sur le même marché aux puces, tomber en arrêt devant un livre sans titre qui deviendrait, une fois publié un best-seller qui me rendrait riche au point que je doive m’exiler en Irlande ou en Belgique pour ne pas payer trop d’impôts à l’administration de mon pays natal ?

Au sortir de ce deuxième rêve, je monterais dans mon grenier et j’en redescendrais avec un des manuscrits qui y dorment. Si le livre dont tout le monde a besoin était là, il me faudrait trouver aussi la force d’aller faire la pute chez un éditeur. Il me faudrait également prendre un pseudonyme pour ne pas avoir honte d’être un aussi mauvais citoyen. Je crois que je choisirais quelque chose comme Rodrick Nosferas. Est-ce que ça vaudrait le coup de n'être plus soi-même, de devenir un "je" qui serait un autre comme disait Rimbaud ?

Allez, au diable la magie ! Jetons au loin ces cartes de sorcière et ces souvenirs de l’époque où j’étais bateleur. Je n’ai pas envie de rencontrer des journalistes qui ne comprendront rien à ma démarche artistique. Je n'ai pas envie d’apprendre le belge pour économiser du fric. Je préfère continuer à demeurer sur le quai Saint-Cyr à Rennes où la véritable paix niche et où, par-dessus mes disques de jazz, je puis m’adonner à ma passion de toujours : la batellerie*. Tant pis si ce manque d’ambition fait jazzer dans le Landerneau littéraire d'après-demain !

* La batellerie est l’art du bateleur : cela consiste à rêver de voyages bizarres en regardant des bateaux à l’arrêt.

 

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19 février 2013

Un ami d’autrefois (Joe Krapov)

Très longtemps la musique a été mon issue de secours. Oh bien sûr, il n’y avait pas le feu à l’hôtel, non. Juste le besoin, comme pour tout adolescent, de s’ouvrir au monde. Et c’est justement à ce moment-là que j’ai découvert « Kevin Ayers and the Whole world », un voisin d’Angleterre avec une voix grave et des musiques sucrées.

Le premier album de lui que j’ai écouté est en fait le deuxième de ses opera (je savais le latin à l’époque : un opus, des opera !). Il s’intitule « Shooting at the moon ». C’est peut-être important pour la suite. Il contient le rigolo « May i ? » aux paroles chantées en français :


« J’étais perdu dans la rue
Fatigué et mal au cul
J’ai vu un petit café avec une fille dedans
Et je lui disai [sic] (c’est ainsi, je savais toujours le latin !) :
Puis-je
M’asseoir auprès de toi, te regarder ?
J’aimerais bien la compagnie de ton sourire ».

 

DDS 234 kevin-ayers-joy-of-a-toy retouchée

Kevin Ayers a été le premier bassiste du groupe Soft Machine. Le premier de ses albums solo a pour nom « Joy of a toy ». Maintenant que je suis devenu un peu le « toy of a Joye » (LOL ! LOL Coxhill, même !) ce titre me fait bien rire, tout comme certaines de ses chansons : « Oleh Oleh Bandu Bandong » « Stop this train» et les très jolies « The lady Rachel » et « Girl on a swing ».

Si l’escalier de secours de MAP peut être utilisé en tant que piédestal, on y positionnera bien volontiers l’imperturbable guitariste Mike Oldfield qui, avant de pondre son célèbre « Tubular bells », fit ses débuts au sein du Whole world. On entend sur le troisième album de Kevin, « Whatevershebringswesing » un très beau solo de guitare sur le titre homonyme. D’autres n’ont pas démérité par la suite : Steve Hillage et Ollie Halsall n'étaient pas rien non plus !

Enfin nous arrivons au chef-d’œuvre de l’homme, là où l’escalier mène au ciel (comme les monte-en-l’air, j’ai tendance à emprunter les issues de secours à l’envers !). Le 4e album est sorti en 1973 et s’intitule « Bananamour » !

 

DDS 234 Kevin Ayers bananamour grand

 

Rien que la photo à l’intérieur de la pochette vaut le déplacement et certaines des paroles de ces hymnes m’accompagnent toujours : extrayons par exemple ceci de « Shouting in a bucket blues » :

"Lovers come and lovers go
but friends are hard to find
Yes I can count all mine
on one finger"

« Les amours vont, les amours viennent
Mais pour trouver l’ami on a bien plus de peine
Moi je peux compter les miens
Sur un seul doigt de ma main »

et cela de "Interview" : 


DDS234

"I have been called a down
Yes you may write that down
And for a little money
I am extremely funny.

You ask me how I do my act
This is my reply
I climb up on a ladder
And announce that I will fly."

"On dit de moi qu’je suis un clown
C’est vrai qu’pour épater Poupoune
Et gagner des comm’s sympathiques
Je suis extrêmement comique

Vous m’demandez de vous dire quelle
Est ma r’cette pour faire rigoler ?
C’est simple : je grimpe sur une échelle
Et j’annonce que j’vais m’envoler !"

La traduction est un peu stupé-samedidé-fiante mais l’image est bien vue. Moi aussi chaque semaine je monte sur l’échelle et… j’en redescends tout de suite à cause de mon acrophobie !
Si « je m’voyais déjà en haut de l’affiche : en dix fois plus gros que n’importe qui mon nom s’étalerait », ben c’est raté ! C'est moi qui m'étale ! Escabeauté le désir de gloriole !

Pour terminer, et pour revenir à « tirer dans la lune » révélons la véritable nature de cet escalier de secours : c’est en fait un observatoire pour admirer, depuis la région de Nancy, « la lune des Caraïbes qui brille toute la nuit » !

Merci à toi, Kevin Ayers, qui nous as soutenus et nous accompagnes encore pendant que l’hôtel brûle. Yes, we have no mañanas mais… Vive la banane !

 

15 février 2013

Invitation au voyage (Joe Krapov)

 

 

DDS 233 Invitation au voyage emplie

 

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12 février 2013

LE LIVRE SANS TITRE par Joe Krapov

Le béton qui coule dans nos veines nous rend durs comme des robots. Nous courons dans les rues de la cité maudite et notre cavale qui dure depuis six mille nuits ne nous laisse que rarement tout seuls avec notre silence. Malgré tous ses progrès le monde est toujours à feu et à sang quelque part, à croire que nous subissons, dans la forêt des égarés, le châtiment des hommes-tonnerres.

Mais chaque vendredi soir je quitte la fourmilière. C’est l’heure de la révolte, la guerre des boutons : j’éteins tous les écrans, je ferme la radio.

 

MIC 2013 02 11 Livre sans titre

Sur la couverture du livre, la photo de l’auteur, Rodrick Nosferas, me hèle tranquillement et m’invite à pratiquer le retour à l’état sauvage de l’enfance.

Bien calé dans le canapé j’ouvre le livre magique dans lequel Rodrick fait sa loi. La prunelle de mes yeux s’écarquille à ce décollage immédiat : dès que j’ai lu quelques lignes je sais que j’ai ce soir le monde dans la main. Très vite, à suivre l’aventurier, l’innocent de Palerme que j’étais pénètre dans les mystères de la forêt. Les arbres de l’imaginaire laissent tomber des lianes magiques. J’en oublie « Les mille et une nuits » et une peur express monte en moi : arriverons-nous avant la tempête à sortir de la forêt de bouleaux, à regagner le fleuve ? L’ombre de la mort plane et mille dangers nous séparent encore de la demeure d’Anka. Chez elle on est vraiment dans le cœur des deux mondes et les papillons de la Léna nous invitent à l’embrasement.

C’est à ce moment-là que mon épouse crie « A table ! ». Je délaisse le clone de Lara Croft à chevelure poil-de-carotte chez qui Rodrick – a-t-il du cœur, cet homme-là ! – m’a amené puis je vais retrouver le silence de Nélio, ma douce cuisinière et la réalité des corps qui se sustentent alors que l’esprit flotte.

Lorsqu’après le repas je retourne à mon livre l’intrigue est devenue toute autre. Je suis maintenant dans le journal de Fanny. L’encrier maudit de Rodrick est tellement divergent que son livre contient tous les livres qui n’ont jamais été écrits. Fanny est fantastique. Elle dit en incipit de son carnet de bord de grégaire bavarde : « Ma sœur vit sur la cheminée depuis qu’un mauvais génie l’a transformée en cigogne. Cela n’aurait rien de gênant si nous habitions en Alsace mais ma sœur et moi habitons Plounéour-Menez, en Bretagne, dans les Monts d’Arrée. Cela fait jaser dans le bourg et du bruit jusque dans Landerneau. »

Ce conte à dormir debout me tient éveillé jusqu’à ce que Nélio, maintenant allongée dans notre lit, me propose de goûter à d’autres joies.

Le samedi matin le livre de Rodrick s’est fait recueil de poèmes. Il a pour titre « La chanson des enfants perdus » et cela me va bien au teint.

Dimanche il me fera entendre la voix des rois en me content les légendes de la dynastie des Tout An Café 0405. Ce livre formidable, je ne le lâche plus. Il est l’héritage ou la crypte des âmes que Rodrick Nosferas a dû racheter à Gogol, voler à Jack London ou subtiliser à Shakespeare, allez savoir. Il ne semble exister qu’un seul portrait de cet auteur mythique et le livre que j’ai entre les mains, acheté à un bouquiniste à Lyon, est peut-être un exemplaire unique. Il n’a pas d’achevé d’imprimer et ne figure pas au catalogue BN-OPALE de la Bibliothèque Nationale.

Une seule chose est sûre pour moi : chaque lundi matin c’est l’opération gerfaut (comme un vol de… hors du charnier natal !). C’est à nouveau le passage en outre-monde, ce retour vers les liens maudits à surveiller, la soumission aux listes de tâches bureaucratiques et idiotes que la petite terreur de Glimmerdal, mon chef de service, me fait parvenir par courriel alors qu’il est en réunion ou chez lui. Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes. Un jour, là où j’irai, j’effacerai tous ces gens avec un revolver, sauf Nélio évidemment. Ce sera Waterloo Nécropolis adieu, dernière station avant le désert. Je ne ferai plus rien alors que lire tout mon soûl comme quand j’étais enfant.

8 février 2013

Le rapport du détective (Joe Krapov)

Si la photo est ratée
C’est la faute à Erato :

Zeus est protégé par elle
Et j’n’ai pas l’bon appareil ;

J’ai juste une antiquité
Un Olympus tout mité !

Transformiste de génie
Il s’est fait mite au logis ;

 

DDS 232 pluie

 

Pour séduire une pucelle
Le voilà pluie d’étincelles.

Au juge des délits flagrants
Ca n’paraîtra pas probant :

Avec mon vieux sténopé,
Sûr, ma photo est loupée !

Pour coincer cet adultère
Il n’y a pas de mystère ;

C’qu’il nous faudrait, dame Héra,
Ben, c’est une caméra !

 

DDS 232 détective

7 février 2013

FETE DE LA JIM, QU'ILS DISAIENT par Joe Krapov


MIC 2013 02 traces

Pendant l’insomnie de quatre heures du matin elle s’est levée et a trouvé la chatte noire éveillée elle aussi, perchée sur l’appui de fenêtre à regarder tomber la neige. Elle a saisi son appareil photo numérique et a immortalisé la scène. Elle n’aurait pas dû, à table, reprendre du bœuf rôti aux pommes de terre mais ses hôtes espagnols étaient si charmants, elle avait tant rougi d’être complimentée par des chefs de cuisine qu’elle avait laissé sa gourmandise prendre le dessus.

Quand elle s’est recouchée, elle a baissé le bras de son mari, allongé sur le dos, qui ronflait comme un tracteur 4020 de chez John Deere. Elle s’est glissée dans les draps encore tièdes, elle a pensé « C’est John Dear qu’a mis l’vin dans la bouteille et moi je n’en ai pas bu, j’ai préféré la flotte avec l’Alka-Seltzer» puis, sentant qu’elle divaguait, elle s’est rendormie d’un seul coup.

Au réveil, il n’était plus là. Elle s’est habillée, a descendu l’escalier, a trouvé son bol et ses couverts dans l’évier. Pourquoi donc est-il parti travailler si tôt alors qu’il fait encore un noir de nuit d’hiver dehors? Elle est allée dans l’entrée, a ouvert la porte à la chatte qui n’a pas voulu sortir, sans doute effrayée par ces traces de géant laissées dans la neige fraîche. Elle a repris l’APN et les a photographiées. On ne voit pas, sur la photo, que les deux grands pieds sont allés jusqu’à la voiture, que celle-ci n’est plus là et que le véhicule a laissé derrière lui deux traces parallèles qui s’en vont vers la ville.

Et puis elle s’est souvenue, ils en ont parlé hier soir : c’est la JIM aujourd’hui. Un grand froid l’a saisie à cette idée. Le sport est bien affaire de frissons mais elle n’aime pas beaucoup cette compétition stupide à laquelle il participe chaque année. Ce n’est pas qu’elle soit dangereuse pour lui, c’est qu’elle est périlleuse pour elle, cette discipline.

Comment peut-il aimer s’exposer ainsi, rivaliser d’élégance, jouer les éphèbes et surtout offrir au jugement d’un jury de dames amusées, donc à d’autres qu’elle, ce qui fait leur force, ce qui permet leur harmonie, cette partie de son corps qui n’a rien d’athlétique mais qui, sous couvert de cacher l’homme, en démontre au contraire toute la personnalité ?

- Mais toi, avec ton blog, lui a-t-il rétorqué, ne fais-tu pas la même chose ? Tu dévoiles l’intimité de nos repas, tu montres nos voyages, tu photographies la maison, tu étales tes états d’âmes. Lorsqu’ils sont heureux, c’est-à-dire le plus souvent, je vois cela comme un partage de petits bonheurs, un cadeau de la vie envoyé au hasard chez qui en a besoin, s’en amusera, s’attendrira ou rêvera sur nous. Eh bien moi, c’est pareil. Simplement c’est juste une fois par an. Prends plutôt ça comme un gag ! C'est drôle, non ?".

Et le plus drôle effectivement c'est que chaque année il gagne car il a la plus belle du canton. N’empêche, ce jour-là, elle a envie de rouspéter. Cette perspective d’un nouveau titre, avec le diplôme encadré, la photo de l’homme en petite tenue, pratiquement à poil, tout cela la défrise, pire, ça l'HOR-RI-PI-LEUX : son mari est allé faire la fête sans elle à la Journée Internationale de la Moustache. Grrr !

 

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1 février 2013

VOLEURS D’ENFANCE ! (Joe Krapov)

- Vu que je suis né la même année que François Fillon, le plus rigolo des clowns blancs de la Sarthe, j’ai grandi dans les années 60. Le jour où on n’allait pas à l’école était le jeudi. La veille au soir mes condisciples s’étaient fait peur en regardant « Belphégor » à la télé. Les postes diffusaient en noir et blanc. Il n’y avait peut-être bien qu’une seule chaîne. Le soir gros Nounours souhaitait bonne nuit à Nicolas et Pimprenelle. Quand il n’y avait pas assez de programmes, on voyait le petit train Interlude avec ses rébus. Le dimanche après-midi Steve MacQueen interprétait Josh Randall dans « Au nom de la loi ». Sur le coup de 19 heures 30 il y avait Thierry La Fronde avec ses compagnons dont je sais les prénoms par cœur : Jehan, Pierre, Judas, Bertrand, Martin, Boucicault et Isabelle. A la maison on lisait « Vaillant le journal de Pif » mais les enfants du boulanger étaient eux abonnés au « Journal de Mickey ». D’autres feuilletaient « Tintin » ou « Spirou ». Les voitures en plastique étaient de marque Norev, celles en métal étaient des Dinky toys. J’ai eu un circuit de voitures de courses Jouef (je l’ai toujours). D’autres, plus fortunés, jouaient les Michel Vaillant sur Circuit 24 ou sur Scalextric. J’ai mangé des pommes, des poires et tressé les premiers scoubidous avec Sacha Distel. J’ai connu l’explosion des yéyés : Johnny Hallyday, Sheila, Sylvie Vartan, Françoise Hardy mais j’aimais plutôt les marrants : Jacques Dutronc, Antoine, les Charlots, Michel Polnareff et j’ai même été fan de Claude François. J’ai honte quand j’y pense… et puis j’oublie. Au cinéma mes parents nous emmenaient voir les films avec Jerry Lewis et Dean Martin. Sinon c’était Darry Cowl, Bourvil, De Funès, Belmondo dans « Les Tribulations d’un Chinois en Chine »et puis la grande claque de Mary Poppins. J’ai eu une collection de porte-clés quand cela a été la mode. J’ai vu sortir en librairie les premiers albums d’Astérix et lu chez le fils du coiffeur les aventures de Tintin. La trouille avec Rascar Capac ! On avait le choix aussi entre Michel, Langelot, Alice, les Trois Mousquetaires, le Club des cinq, les Six compagnons et le Clan des sept ! A la radio on écoutait « La famille Duraton », « L’homme à la voiture rouge » « Quitte ou double ». Fernand Raynaud appelait le 22 à Asnières. Raymond Devos démontait la mer à Caen et Jacques Baudoin donnait des leçons d’anglais à Philibert. Henri Tisot imitait le général de Gaulle et Anquetil et Poulidor animaient le Tour de France. Puis sont arrivés James Bond, les Beatles, Bob Morane, Le Prisonnier et mai 68. Bref j’ai grandi dans les années 60, Joe Krapov.


- Tout ça ne me dit pas grand-chose, P’pa ! Pourquoi me parles-tu de cette époque révolue ?

- Parce que j’ai de plus en plus l’impression, vu le mal que j’ai maintenant à aller gagner ma vie dans ce monde de malhonnêtes, que ce sera mieux hier. Et depuis que mon hébergeur a fait disparaître dans les limbes les commentaires de mon blog, je sens que tout un pan de mon passé n’existe plus que dans ma seule mémoire plus très vive. En gros, j’ai envie de crier comme Harpagon : Au voleur ! Au voleur ! A l’assassin ! Au meurtrier ! Justice, juste ciel ! Je suis perdu, je suis assassiné ; on m’a coupé la gorge : on m’a dérobé mon passé. Qui peut-ce être ? Qu’est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ? Que ferai-je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? N’est-il point là ? N’est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête ! On m’a volé mon enfance, Joe Krapov !


- Une chose est sûre, P’pa ! Ce n’est pas moi qui ai fait le coup ! Moi je suis né en 1989, j’ai joué à Zelda sur une Game boy, j’ai commencé l’informatique sur un Amstrad CPC 464... Bref, j’ai grandi dans les années 90 ! Et ce que je peux te dire aussi c’est que ta surconsigne du jour, si tu ne l’as pas volée à Kyan Khojandi, je veux bien être pape !


- Volée, volée ! Tout de suite les grands mots ! Disons que c’est un hommage ou à la limite un plagiat !


- Ok alors chantons : Vamos à la plagiat oh oh oh oh oh Vamos à la plagiat…

  

30 janvier 2013

CAUSERIE DES FAMILLES par Joe Krapov

MIC 2013 01 28 magritte

Bien que je sache parler un langage soutenu chaque fois qu’il est nécessaire d’en user, j’ai aussi beaucoup d’affection pour le langage familier. J’estime qu’il est source de grande poésie, pour peu qu’on se laisse aller, et j’en suis fort capable, à des divagations dans le surréalisme.

En langage familier, un parapluie s’appelle pépin. Je me plais à imaginer la pomme que l’on couperait en deux et dans laquelle on trouverait un parapluie. J’ai cru qu’un autre grand poète avait exploité avant moi cette image surprenante mais non, chez Magritte c’est un verre d’eau qu’on trouve sur le pépin et sous le melon il y a une pomme !

 

MIC 2013 01 28 magritte pomme

En langage familier, le baiser s’appelle patin. Il répond aussi quand on l’appelle pelle. Si un baiser volé vaut mieux qu’un baiser légal, il faut savoir qu’on donne ou échange un baiser mais qu’on roule un patin ou une pelle. Attention cependant : en hiver, à la patinoire en plein air de Strasbourg, il faut prendre des précautions en s’adonnant à ce sport amoureux dangereux : certains patins ont en effet des lames effilées : ca peut vous couper le souffle ou le sifflet. Quand votre partenaire refuse que vous lui rouliez une pelle, vous vous sentez terrassé et cela s’appelle "prendre un râteau". Le râteau se prend parfois dans les dents bien qu’il en soit pourvu lui-aussi. Si cette chose vous arrive, il ne vous reste plus qu’à faire comme au jeu des sept familles : Pioche !


MIC 2013 01 28 magritte baiser

En langage familier, quand on veut signifier « il y a plus d’un lustre » ou « A cette époque-là où même Line Renaud n’était pas née » on dit « il y a deux siècles et des poussières » ou « il y a cinquante ans et des brouettes.
Sur le baiser et les brouettes en littérature, l’exemple que je cite volontiers est extrait d’un roman de Daniel « Embrassez-moi Defoé plutôt qu’une ! ». C’est celui-ci :


MIC 2013 01 28 moon's up par Joye

« Quelquefois Robinson Crusoé se désolait. Il confiait alors à son compagnon d’infortune :

- Vois-tu, Vendredi, cela va faire cinq ans et des brouettes aujourd’hui que je n’ai pas roulé une pelle. »
Le noir ne répondait rien mais en son for intérieur il se posait des questions sur la façon de jardiner de Robinson. A quoi pouvait donc bien servir de mettre une pelle dans une brouette et d’avancer ? Et d'abord pourquoi une pelle ? Pourquoi pas un patin ou une galoche ? Le naufragé lui sembla plus étrange encore une fois qu’il lui eut posé cette question saugrenue :
- Et toi ? Que penses-tu du mariage des homosexuels ?
Pour un peu il aurait considéré que Robinson était con comme la Lune."

 

MIC 2013 01 28 magritte lune

En langage familier la lune désigne parfois le derrière mais on peut également utiliser « popotin » ou « pétard ». Ce dernier mot sert aussi à exprimer qu’on est en colère : être en pétard. Le rapprochement de la face (que l’on perd par son ire) et des fesses n’autorise pas pour autant les fils, quoi qu’en ait Oedipe, à traiter leur père de « tête de cul ». Par contre on voit souvent des pères d’étudiants se mettre en pétard parce que leur fils se lève le matin avec « la tête dans le cul » ce qui signifie qu’il n’est pas bien réveillé, mal déplié et peu disposé à se plier aux règles.

 


En langage familier, pour revenir au jardinage et au verger de Robinson, celui qui, comme moi, intervient à tout bout de champ, on dit de lui qu’il ramène sa fraise. A celui-là on demande parfois qu’il écrase sa banane, qu’il se fasse discret. Au demeurant, s’il insiste et que le conflit dégénère, on peut le frapper au visage en lui balançant une pêche en pleine poire. Cette punition ne comptera pas pour des prunes ni pour du beurre surtout si’ l’œil a pris la couleur noire de celui-ci. On dira alors que c’est bien fait pour sa pomme ! Ca lui apprendra à raconter des salades… de fruits !

Du coup avec la pomme la boucle est bouclée. Nous voilà revenus au point de départ et ma causerie d’ancien étudiant en linguistique de l’Université de Lille III peut se terminer là. La prochaine fois, si j’ai la cerise, nous réfléchirons au rapport qu’il y a entre con comme la Lune et con comme un balai. Vous verrez, c’est bête comme chou ! D’ici là pensez à faire le ménage car j’ai l’impression qu’à me l’être tant pris, le chou, j’ai dû en faire tomber quelques feuilles sur vos tables !


Bonne semaine à vous !

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