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Le cahier de brouillon de Joe Krapov

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1 novembre 2012

Le folklore armoricain (Joe Krapov)

Après l'exécution d'un morceau de Mozart, le silence qui suit est aussi de Mozart.

Tandis qu'après l'exécution d'un morceau par Joe Krapov, ce qu'on n'entend pas, c'est la petite voix intérieure qui lui demande :
"Mais quand donc feras-tu silence ? Tais-toi, donc !".


P.S. Pour respecter la consigne, je vous fais grâce des paroles qui figurent ci-dessous en blanc, tels une minute de silence : amis masochistes, c'est le moment d'utiliser votre clic droit !

Le folklore armoricain /
Joe Krapov-Sheila

1
Je ne sais pas si vous êtes comme moi
Mais chaque fois ça me met en joie
D'écouter jouer sur un crin-crin
Un vieil air du folklore armoricain

Aussitôt je cours je saute
Je danse l’an dro et la gavotte
Je prends par l’auriculaire
La grand-mère de Fanch Quéméner

Refrain
Woh………
Ring ding ding car j'aime bien
Le folklore armoricain
Ring ding ding car j'aime bien
Le folklore armoricain

2
L'Armorique ça me fait rêver
Mais faut que’j bosse et j’ai pas l’temps d’y aller
Pourtant j’ connais tous les refrains
Tous les airs du folklore armoricain

Et je sais qu'un jour prochain
Je visiterai les Briochins
Pour pouvoir écouter l’biniou
Du bagad de Pleumeur Bodou

3
Si un jour un garçon me plaît
Les premiers temps je lui demanderai
Si comme moi il aime bien
Les vieux airs du folklore armoricain

S'il dit oui c'est merveilleux
Nous pourrons danser tous les deux
Le plinn et la danse fizel
En écoutant Alan Stivell

4
Et plus tard si nous nous marions
C’n'est pas Venise que nous choisirons
Car les gondoles ça ne vaut rien
Pour les airs du folklore armoricain

Je voudrais tellement qu'il soit
Aussi écologiste que moi
A Bénodet ou Concarneau
Nous protègerons les bigorneaux

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25 octobre 2012

Le château de Chantilly... Il y a un certain temps !

jpi jpa mémé chantilly

19 octobre 2012

Le môme Néant (Joe Krapov et Marina Bourgeoizovna)

12 octobre 2012

Les petits quatre-quarts du bijoutier breton (Joe Krapov)

- Alors, Krapov, cette symétrie ? Horizontale ?

- ...

- Verticale ?

- Les deux, mon général !  

 

 

P.S. Les photos ont été prises à Rennes, Lille, Bruxelles et Mers-les-Bains. La musique est un traditionnel flamand intitulé  Stokkendans qu'on trouve, bien mieux interprété que par moi-même avec mes trois guitares, sur l'album Schoon lief du groupe 't Kliekske.

9 octobre 2012

BELLE PROVENCE OU BELLE PROVINCE ? par Joe Krapov

Lorsqu’arrive le temps du grand Apaisement
S’en vient le désir fou d’aller Baguenauder.

Ils posent sur le lit, comme à Califourchon par-dessus les tourments,
La valise et l’on voit, tandis qu’elle s’emplit, le quotidien Dodeliner.

Partir ! Laver son corps de tous les Embarras !
Laisser derrière soi pour un temps, hélas court, les habitudes Foudroyées.

Vers les moulins à vent qui battent la Garrigue
Comme il serait plaisant de tracer d’un seul trait un printemps d’Hirondelle !

Vers cette France des lettrés, vers ces amis d’Imaginaire
Comme ce serait bon de s’envoler Joyeux !

Safari d’émotions au pays des émeus, kangourous et Kiwis,
Tout dépaysement apparaît plus jouissif qu’une Liposuccion.

Ils voyageraient bien, calés dans un avion, vers la Magnificence
Du tapis de coton qu’au royaume des cieux fabriquent les Nuages

Mais bon, Calice, Ostie ! Ciboire ! Tabernacle !
Le Portail de l’hôtel dans la ville voisine crie aussi « Aventure » !

Je me souviens, tu te souviens qu’on devise gaiement au pays de Québec,
Que les rochers percés nichés dans le brouillard font naître de grands Rires.

C’est toujours en beauté avec sérénité que le Soleil se couche
Et la langue française avec art et manière à creusé par ici sa Tanière.

Alors… Que le portier de l’hôtel Clarendon dans son bel Uniforme
Ouvre sa Vaste porte aux amis d’Iowa !

MIC 2012 10 08 Hôtel Clarendon

 

 

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6 octobre 2012

SINGULARITE DU SIGLE par Joe Krapov

MIC 2012 10 01 Flaubert

Aux alcooliques acronymes
Nous nous rendions chaque mardi
Et ce dès la rentrée des classes.

Bien que n’allant plus à l’école
Nous nous étions fait un devoir
D’écouter résister le son
Des phrases que nous inventions
- Tels des Flaubert dans leur gueuloir ! –
D’après des règles fantaisistes
Rarement tristes.

Pestant contre l’automne
Nous en faisions des tonnes :
« Quand tout bogue autour de nous,
Nous nous marrons
Pour pas un rond ! »
Comme dit le proverbe de Redon.

Flaubert à la veille d'enterrer le mot "coeur"

En témoignent ci-dessous,
Inventés par nous,
Ces sigles de partis dissous :

MONOTONE : Mouvement des Oublieux de la Nuit, des Oublieux de la Tristesse et des Oublieux des Nymphes Eplorées

AUTOMNE : Association des Unanimistes à Tombeau Ouvert de la Multiplication des Noubas d’Enfer

AMOUR : Association des Mélanchochonihilistes Obstinément Unis par la Rigolade

CREPUSCULE : Cénacle Régulièrement Enthousiasmé par la Poésie Urluberlue, le Syndrome Comique, l’Umour et la Légèreté Existentielle

PLOMBAGE : Parti Lourdement Obnubilé par le Mariage du Beau avec l’Amitié, la Galéjade et l’Elucubration (Vivent les ménages à trois, voire à quatre !)

SPLEEN : Syndicat Prolétarien de Lutte contre l’Emberlificotage des Emois Narratifs

MOURIR : Mouvement Organisateur de l’Union des Rigolos Individualistes et Rêveurs

Quels que fussent nos jeux,
Nos joies et nos bonheurs d’inventer tous ces sigles

Nous nous heurtions toujours au finale
A ce comble troublant :

Aux Alcooliques acronymes
Quand on voulait siffler un vers
Et lui donner un petit frère
On ne pouvait pas :

Il n’y avait pas de rime à « sigle » ! *

*A part « aigle » pour l’œil ou alors « bigle » mais un poème avec ce mot-là, on aurait trouvé ça louche !

MIC 2012 10 01 Clarence

 

 

4 octobre 2012

UN PETIT SUISSE, DES BROUILLARDS (Joe Krapov)

Bien que fort gracieuse, la guide touristique galopait gaillardement dans le brouillard épais de Garges-les-Gonesses et cela la faisait ressembler à une grande girafe quelque peu incongrue aux yeux des bradeurs matinaux. Dans son sillage elle entraînait six solides Suissesses qui sinuaient en silence parmi le bric-à-brac. Cette scène surréaliste était tout à fait contradictoire avec le proverbe qui insinuait ceci : « Quand une Suissesse rencontre une autre Suissesse, elles se racontent des histoires de petits suisses ».

Parmi les parapluies rouges, les crucifix rouillés, les tabourets vintage et les plaques émaillées vantant le Dubonnet, dans le grand vide-grenier de Garges les Gonesses, ces dames de l’Académie « Parce que je le Vaud bien », massées derrière la greluche en rose, cherchaient le Z. Il leur fallait mettre en effet, à leur dictionnaire du jeudi, un terme apothéosocratique. Par Zeus ! Il fallait voir comme elles retournaient la zibeline, malmenaient le zinzolin sur les étals, rêvaient de dénicher le baiser de Zézette, l'aspirateur de table de Zigmund, le boa de la grande Zoa et toisaient le zébu miniature qui avait orné autrefois le buffet d’un vieux zouave. La première d’entre elles, madame Colette, poussa soudain un cri qui les fit venir se masser autour d’elle.

 

DDS 213 Zofingue

- Venez donc voir ce livre, mes amies !

Tout le monde s’agglutina autour d’une vieille valise en imitation de peau de crocodile. Le brocanteur s’y méprit et crut qu’on s’intéressait au contenant plutôt qu’au contenu.

- C’est une valise historique, leur dit-il. Elle a appartenu à un missionnaire de Cochinchine, le père Rothschild S.J Il était à bord du Titanic quand celui-ci a fait naufrage.
- Peu nous chaut ! répondirent les Suissesses-drôlesses.

Elles formaient un groupe si compact que maintenant, manifestement, la traversée de la braderie allait être houleuse. La trouvaille passa de mains en mains, atterrit dans celles de Marie-Madeleine Trainmusical qui avait fait du théâtre dans son jeune temps.

- C’est le livre des chansons de Zofingen !
- Tourne les pages, Marie-Madeleine !
- Ce sont des chants patriotiques suisses et d’autres fantaisies des montagnes. Ecoutez celle-ci !
- Ne la chante pas, s’il te plaît. Derrière le brouillard, le ciel est menaçant mais il ne pleut point encore !
- Ca ne risque pas, commenta Sophie Sirupeaux. J’ai dans mon sac à dos ma cape de pluie fluo qui pèse trois kilos. Chaque fois que je l’emporte, il ne pleut jamais !
- Et moi je ne risque pas de chanter, se justifia madame Colette. Je ne lis pas la musique. Dis-nous les paroles, Marie-Madeleine. Avec le ton, s’il te plaît.

Un petit Suisse des brouillards

1
Dans sa trente-cinquième année
Le nain du cirque Barnaboum
Se mit à grandir soudain’ment.
C’était un phénomène dément
Que chantèrent dans maints pantoums
Quelques poètes forcenés

Vivent les gens de Zofingen
Qui adorent le mirobolant !

2
Ca s’passa sur un quai de gare,
Un matin, près de Paddington,
Alors qu’il attendait le train.
Il sentit d’abord que ses mains
Dev’naient raquettes de badminton.
Il trouva ça un peu bizarre.

Vivent les gens de Zofingen
Qui sont tous des as du volant !

3
Ai-je dit qu’il s’appelait Georges ?
Sous ses grands pieds un peu clownesques
Il lui poussa des talonnettes
Et, au niveau de la braguette
Un manche à balai gigantesque
Qui aurait plu aux filles des Forges.

Vivent les gens de Zofingen
Qui vont toujours caracolant !

4
Il grandit, grandit et grimpa
Si haut qu’il gagna les nuages.
Alors, d’un coup, il s’envola.
Tout le monde fit la hola
Quand on vit le nain des Alpages
Devenir un soleil sympa.

Vivent les gens de Zofingen
Qui sont souvent désopilants !

5
Gloire à lui et gloire à sa cuisse !
Là-haut, quand le soir il se couche
On a tous le cœur grenadine
Mais de dessous sa gabardine
Coule un miel vert qui vient, nous douche
Et rend plus belle encore la Suisse !

Vivent les gens de Zofingen
Qui aiment le sanguinolent !

Très émues, les dames de l’Académie se turent. Madame Colette, qui avait été bibliothécaire autrefois, chercha la date d’édition de l’ouvrage et trouva « 9e édition augmentée de 28 nouveaux morceaux. - Lausanne : Georges Bridel et Cie éditeurs , 1901». Elle sortit son porte-monnaie et dit au marchand :

- Vous le vendez combien celui-ci, monsieur ? On va peut-être vous le prendre.

Elles furent très étonnées de la réponse du vendeur :

-C’était durant une nuit sombre
Et impétueuse.
Nous étions alignés en nombre
Et la tueuse
Surgie de sinistres décombres,
Talentueuse
Exécuta son œuvre d’ombre
Et nous faucha.
Cinq euros !

L’affaire fut conclue. A l’issue de cette matinée gratinée où elles avaient déniché sur ce champ de bataille du passé tout ce qu’elles cherchaient depuis toujours, ces dames s’en retournèrent en Suisse achever leur dictionnaire. Elles n’oublièrent pas de rémunérer leur guide gracieuse mais non désintéressée, Mlle Isaure Chassériau qui leur avait vendu ce « Parcours du vide-grenier magique ».

- Et encore, conclut-elle en les quittant, ici ce n’est rien par rapport à la braderie Saint-Martin à Rennes !".
-
Sacrée Isaure ! Elle disait vrai comme toujours. Moi qui, depuis quinze ans, ai mis mes pas dans les siens pour trouver de la fantaisie dans la vie, je puis vous l’avouer, mes ami(e)s : avec elle, je suis servi !

DDS 213 Clécy

Image de brouillard sur la Suisse... normande (!) prise à Clécy (Calvados) le 21 juillet 2012

 

3 octobre 2012

PEINDRE-DEPEINDRE par Joe Krapov

A   ux feuillages des arbres, aux nuages du ciel

U   n automne joueur accroche des couleurs.

T   out est paré de rouge et s’illumine d’or,

O   n voit le feu s’en prendre à toute la forêt

M   ais rien ne se calcine et tout pâlit en fait :

N   ous savons que l’automne est un peintre à l’envers

E   t qu’il ramène tout au vélin de l’hiver.


MIC 2012 10 01 automne

 

28 septembre 2012

TEMOIGNAGE DE CLIENT N° 56 (Joe Krapov)

Ca me tracassait un peu de partir avec cette fille-là pour guide. Non pas qu’elle fût moche, qu’elle eût des seins flasques ou le nez ailleurs qu’au milieu de la figure. Au contraire, elle n’était pas mal du tout malgré son postérieur un peu large et des yeux quelque peu inexpressifs qu’elle cachait derrière des lunettes noires et rondes. Louchait-elle ? Voulait-elle se donner un genre ?

Non, ce qui me gênait le plus au départ, c’étaient les conditions de ce voyage. Ce n’était pas un problème de monnaie ; de l’argent, j’en avais plein le portefeuille à l’époque. Ce qui commençait à m’énerver un tantinet, c’était de ne pas savoir où on allait, de demeurer silencieux tout du long, sans pouvoir communiquer avec celle qui tenait pour moi le rôle d’Ariane mais se taisait. Mais bon, c’était bien là ce qu’on m’avait promis à l’agence de voyages.

- Oui, c’est cher mais c’est normal mon bon monsieur, on vous emmène au bout du monde, on vous sort du train-train quotidien sans vous envahir et en vous laissant libre d’agir à votre guise deux jours sur trois ! Le tout dans un silence total afin d’exacerber vos sensations ! ».

C’était difficile de résister à Isaure Chassériau ! Cette jeune entrepreneuse n’arrêtait pas de rire, se vantait de pouvoir vous vendre de l’inattendu et dans son « Agence de flânerie amoureuse de Rennes », située au milieu de la rue d’Antrain, le nom de la rue avait déteint sur l’humeur de ses habitant(e)s. Un enthousiasme communicatif.

DDS 213 Nathalie

- Vous partirez avec Nathalie. Vous pourrez lui raconter votre passé, lui chanter toutes chansons que vous voudrez, vous plaindre, lui casser les oreilles si le parcours ne vous plaît pas. Elle n’en prendra pas ombrage, ne se départira pas de son sourire distant, ne répondra pas : elle est sourde et muette. ».

Voilà. J’avais payé, reçu une photo de mon sherpa, noté le rendez-vous place de la Gare. Mon guide, vêtu de rouge des pieds à la tête, était à l’heure pour le départ le lendemain après-midi. On avait quitté Rennes en train, pris le métro entre la gare Montparnasse et la gare de Lyon. Là on était montés dans un train de nuit et au matin, surprise, le train avait été entouré d’eau des deux côtés puis s’était arrêté dans la gare de Santa Lucia. A Venezia ! Venise !

J’avais été stupéfait de voir toute cette circulation sur le grand canal, de découvrir que la ville, malgré toute cette eau dormante ne sentait pas si mauvais que ça. N’en déplaise à Thomas Mann et Lucino Visconti, ce ne devait pas être si détestable que cela de mourir à Venise !

A hôtel j’avais vidé ma valise, m’étais installé dans la chambre 28 de cette « Pensione Wildner » située sur la Riva degli Schiavoni, non loin de la place Saint-Marc. Nathalie était venue me retrouver, m’avait tendu une enveloppe. Voulais-je voir le bout du monde tout de suite ou préférais-je jouer au touriste paresseux et convenu avant de m’y aventurer ? J’ai choisi cette deuxième option.

Même sans ma cravate laissée à Rennes j’ai fait la vie pendant deux jours et je me suis habitué aux folies de la ville en fête et aux silences de la fille en rouge. On est allés boire au Harry’s bar, montrer nos binettes au Florian pour s’y emplir l’estomac et on a assisté aux bals et opéras donnés à la Fenice pour les fortunés de passage.

Le troisième jour au matin, à l’issue du petit-déjeuner, nous délaissâmes la vue magnifique sur l’île de San Giorgio maggiore et nous allâmes prendre le vaporetto en direction du Lido. A l’arrivée pas question d’aller voir les aristocratiques hôtels et les grandes plages de sable garnies de transats bien alignés. Pas question de se baigner non plus. Nathalie me gratifia d’un ticket et nous montâmes dans un bus archaïque.

C’était drôle de retrouver des voitures ici ! Le véhicule s’emplit de quelques autochtones puis le chauffeur démarra. On longea l’arrière des hôtels et puis bientôt ce fut un voyage dans le temps. Avec toujours la mer à notre gauche, on traversa des petits villages pas bien différents de celui où créchait-prêchait l’ineffable Don Camillo. Au bout de quelques kilomètres le bus stoppa. Alberoni ! Je voulus descendre avec un petit groupe de vieilles dames du coin mais Nathalie mit sa main sur ma cuisse. Pas encore l’heure d’user ses chaussures, il fallait attendre. Attendre, oui, mais quoi ? On était rendus au bout de l’île, face à la mer avec une autre île face à nous et bientôt, très surpris, je compris ! Pour aller de l’autre côté, sur ce territoire en pointillé le bus devait emprunter un bac ! Si tu veux aller au bout du monde, passe ton bac d’abord !

L’île suivante, toute en longueur également, était encore moins peuplée que le bout de la précédente. Une longue muraille triste faisait rempart contre les colères de l’Adriatique. Nous traversâmes un dernier petit village, Pellestrina, et le chauffeur nous dépota près d’un petit cimetière balayé par le vent. La lagune d’un côté, la mer de l’autre qui pénétrait devant nous en grosse vagues mélancoliques par cette passe vers la Sérénissime. Nous deux, seuls, sur une bande de cailloux qu’agrémentait, outre le vent et la tristesse, un embarcadère. En face, une troisième île. Nous attendîmes là une bonne demi-heure, sans que je comprenne le sens de ce paysage et de cette randonnée. Est-ce que je me trompais ? J’avais une impression de Styx et d’Achéron alors que d’ordinaire je suis plutôt volontaire pour Cythère que pour les mystères des Enfers. Qu’est-ce qu’on attendait là ? Une voiture qui nous ramènerait à la maison ? Où est-ce qu’on était ? Comment s’appelait ce lieu de désolation ?

DDS 213 Pellestrina

Nathalie était tournée face à la lagune. Je regardais ses longues jambes, son dos impassible, ses habits en harmonie de rouge et je songeai d’un coup à l’enseigne de ce magasin de mode, place Rallier Du Baty, à Rennes : Rouge Venise.

Au bout d’un long moment on entendit comme un bruit de caboteur, en fait le « pop pop pop » d’un vaporetto rustique. Se tordant les pieds sur les cailloux, Nathalie revint vers moi et me glissa sous les yeux un billet tapé à l’avance :
« Le bout du monde est ici. Nous pouvons y passer la journée à ne rien faire, ne rien voir, ne rien dire, savourer l’atmosphère… Si vous le préférez, le vaporetto nous emmène à Chioggia, un sympathique village de pêcheurs qui a gagné en célébrité depuis que Carlo Goldoni y a fait du barouf. Enfin, si vous avez des fourmis dans le pantalon, j’y connais un hôtel des plus discrets où nous pourrions lier plus ample connaissance. »

Que croyez-vous que j’aie fait ?

Nous sommes restés-là toute la journée. J’ai pris quelques photos, j’ai sorti un cahier, pris les notes qui m’ont servi à rédiger ce récit de voyage. Hè quoi, j’avais payé pour aller au bout du monde et j’y étais, non ?

***

Mais non, je galèje ! L’hôtel de Chioggia était très bien et la fille aussi. Bien que sourde et muette, elle n’était pas manchotte.

***
Les Rennais, on les emmène au bout du monde et au septième ciel en même temps, ca ne les rend pas plus heureux pour autant ! Quelques années plus tard, des clients moins délicats qui avaient découvert lors des ébats tarifés que Nathalie n’était pas plus muette que vous et moi et qu’on s’était un peu moqué d’eux portèrent plainte pour proxénétisme à l’encontre d’Isaure. Ceci explique peut-être que l’on ne trouve plus trace aujourd’hui à Rennes ni de cette « Agence de Flânerie amoureuse de Rennes » ni d’Isaure Chassériau elle-même. Elle a sans doute, à temps, avant la crise, changé d’époque ou de crèmerie, disparu sans laisser d’adresse ! C’est assez son genre, je dois dire !

P.S. Les photos qui illustrent ce texte ont été empruntées à Télérama et à Google images. Le témoignage de client n° 56 fait partie des archives de l'IFSIC (Institut Français de Supputations au sujet d'Isaure Chassériau) de l'Université de Rennes 3.

27 septembre 2012

UNE AVENTURE D’EARL GREY par Joe Krapov

MIC 2012 09 26 Earl Grey

On entendait voler les mouches. Elles tournaient autour des cornes de gazelles, passaient de l’ombre du palmier à la route de terre rouge écrasée de soleil, revenaient vers la table où je m’étais posé.

A part ce bourdonnement familier c’était Waterloo morne plaine. Enfin, si on peut dire. On n’avait pas vu la pluie par ici depuis au moins quarante siècles et seul le vent soulevait quelquefois la poussière, histoire qu’on puisse dire « Tiens, il s’est passé quelque chose. On a eu un grain. Comme en Bretagne, sauf que c’était à l’œil. Dans l’œil.".

A l’intérieur de sa cahute, Oussama terminait sa vaisselle. Il avait fait lui-même les pâtisseries à la pistache et il s’arrangeait pour que tout soit nickel avant que son invité n’arrive.

Quand il eut terminé, il revint au-dehors avec deux soucoupes, deux tasses et – horreur, malheur salsaccharose du démon ! – un bol empli de morceaux de sucre.

Il posa le tout à mes côtés, prit une chaise, s’assit et ouvrit le journal du jour à la page des obsèques. Entre deux annonces de disparition il regardait sa montre et jetait un œil sur le bout de la route droite. Pendant longtemps il n’y eut rien que le « Bzz ! Bzz !» des diptères.

Et puis, là-bas à l’horizon, apparut bientôt une mouche plus excitée que les autres. Elle soulevait un nuage de poussière derrière elle, se déplaçait au ras du sol d’un mouvement régulier et hyper-rapide. Elle portait un casque réglementaire par-dessus son turban et une barbe à quinze points au-dessous de son menton.

Le vroum-vroum du vélomoteur s’amplifia et ce vieux plaisantin d’Omar ne put s’empêcher, en arrivant, d’effectuer un dérapage contrôlé avant d’aller poser, à l’ombre, près de nous, sa mobylette particulièrement puante : pas moyen d’échapper à son pot pourri.

- Salut Omar ! s’exclama Oussama. Ca boume ?
- Ca boume, mon frère. Ca vroume, même !
- J’ai vu ça ! Comment vont les affaires ?
- C’est mollo-mollo en ce moment, répondit le mollah. Et toi, les amours ?
- Ici, forcément, c’est un peu comme lancer phalle au gramme : plat. A part ça, veux-tu prendre une tasse de thé ?
- Très volontiers !

Il s’approcha de moi, me souleva et me versa dans les deux tasses.

- Vus de loin, on a l’air de deux conspirateurs du Tea party, tu ne trouves pas ?
- Très drôle, Oussama ! A ta santé !

Mais qu’est-ce qu’il fait, cet idiot d’Omar ? Voilà qu’il s’empare de la pince à sucre, qu’il saisit un morceau et me le balance par-dessus la tête. Puis un deuxième et encore un troisième.

Houlà ! Je sens que je perds goût à la vie ! J’ai envie de crier «Au sacrilège ! Au blasphème ! A l’infâmie ! A l’hérésie ! A la caricature ! ».

Histoire de m’achever, il me file un grand coup de cuillère, brasse le tout et me transforme, le monstre, en Loch ness déchaîné.

Ca y est. C’en est fini. Je le hurle en silence, je l’écris en lettres de sang sur le mur des lamentations liquides. J’en appelle à Dieu pour qu’il me venge de ce criminel après ma disparition :

- Omar m’a touiller ! »

 

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