Egaré ! (Joe Krapov)
Depuis que j’ai perdu le Nord
Je suis complètement à l’Ouest !
P.S. Peut-être que, « with a little help of my friend » Joye,
j’arriverai à savoir où j'en suis ?
Depuis que j’ai perdu le Nord
Je suis complètement à l’Ouest !
P.S. Peut-être que, « with a little help of my friend » Joye,
j’arriverai à savoir où j'en suis ?
La petite voiture est arrêtée dans l’une des nombreuses files à ce grand carrefour de la banlieue de Rotterdam. C’est madame Mégret, l’air soucieux, qui conduit. Jules, volumineux, rigolard, presque amorphe, chantonnant par moments des bribes de chansons, occupe la place du mort. Normal, avant-hier à Delfzijl il a cassé sa pipe.
- C’est marrant, Louise, dit-il, rien n'est moins sûr que l'incertain mais c’est le plus souvent à l’arrêt au feu rouge que tu ronges ton frein !
- Jules, tais-toi ! Tu ne dis que des bêtises ! Tu n’aurais jamais dû fumer le troisième de ces rouleaux coniques dans le dernier coffee-shop où on s’est arrêtés !
- Je n’y peux rien, ça a été plus fort que moi ! J’en ai besoin de ce tabac-là, maintenant ! Je suis en manque sans ma pipe et ce truc-là, j’y ai pris goût. Pour une fois qu’on trouve un pays où on peut fumer dans les cafés !
- Oui, mais pas la pipe !
- Merci du tuyau, j’avais remarqué, dès le premier jour ! Dans le port d’Amsterdam, y’a des marins qui pleurent…
Le feu passe au vert. Madame Mégret démarre mais comme elle n’a son permis que depuis un mois il lui arrive encore de caler. Ce qu’elle fait. On entend un grand « boum » à l’arrière. Elle vient de se faire emboutir… par une voiture de policiers hollandais !
- Toi, tu ne bouges surtout pas, tu ne dis rien, Mégret !
- Ca ne risque pas, je ne parle ni hollandais ni anglais ! Avec la Mer du Nord pour dernier terrain vague… Qui fait ses p’tites affaires avec sa p’tite auto…
Louise sort de la Twingo avec un formulaire de constat à l’amiable. Elle regarde les dégâts, discute avec les deux flics qui semblent très embarrassés. Mégret se ratatine sur son siège, regarde la scène dans le rétroviseur. L’un des deux policiers sort bientôt un portefeuille et remet une grosse liasse de billets à Madame Mégret. Puis, tandis qu’elle reste là un peu interloquée, ils remontent, démarrent, déboîtent à toute vitesse et disparaissent.
Mme Mégret revient, donne la liasse à Jules et remet la voiture en route.
- J’ai gagné ma journée ! Le pare-chocs est complètement défoncé mais pas autant que toi… ni autant qu’eux ! Ils n’ont pas voulu qu’on fasse de constat et m’ont dédommagée en liquide ! Il y a là de quoi acheter trois pare-chocs de Rolls Royce et rembourser en plus l’amende qu’on a ramassée sur le parking de Gouda !
- Mais c’est illégal ! C’est de la corruption de femme de fonctionnaire ! Par peur d’assumer leurs fautes, ils t’arrosent, ils te sucrent !
- Taratata ! Pourquoi tu tousses, Jules ? C’est pas du sucre en poudre, c’est du bakchich ! Autant que ça nous profite à nous. Même, tu pourras t’en racheter un, de rouleau conique, avant qu’on ne rentre en Belgique !
Tout le restant de la route du retour vers la France, Mégret reste silencieux, lorgnant de temps en temps en douce sur sa compagne comme s’il venait de découvrir en elle quelque chose qu'il n'avait encore jamais vu. Puis il hausse les épaules, se dit qu’il n’a pas à juger et il retourne sur son petit nuage. Ca plane pour moi ! La deuxième partie des vacances, où ils sont invités chez le bedeau de Meung sur-Loire, sera sans doute plus reposante que celle-ci. Bientôt il somnole tandis que maintenant, Louise s’est mise à chanter de son côté, faux et presque à tue-tête, son répertoire de chansons de Brassens.
Au moment où la Twingo cabossée passe le semblant de frontière entre le semblant de Belgique et le semblant de République française, elle est rendue à « Je suis de la mauvaise herbe, braves gens, braves gens » et ça la fait bien rire !
Sur le papyrus
Chanter la fin de l’hiver :
Rouleau de printemps.
A Mimizan-Plage
Surfer sur la vague et choir
Au bout du rouleau.
Jamais ne s’arrêtent
Les doigts fébriles des Parques :
Roule, oh, con ! Presse heure !
Femmes aplaties
Sous l’Espagnol en-chanteur
Rouleau Iglesias !
Pour que nous gazions
Sur celui de Wimbledon
Passez le rouleau !
Profession usée
Par « métro rouleau dodo » :
Peintre en bâtiment.
Le seize décembre
Schroeder joue du rock’n’roll :
Rouleau vers Beethoven !
A cette époque-là, nous avions recueilli Mademoiselle Isaure Chassériau chez nous. Bien qu’elle fût toujours vêtue de ce rose un peu particulier qui allume les jouvenceaux en mal de cuisse de nymphe émue, elle était toujours si discrète et si lencieuse qu’on ne lui prêtait pas plus attention, la première surprise passée, qu’à une cousine de province en visite. Dans notre maison de Port-Cahours, elle apportait juste un peu plus de cet « ange étrange étranger en son pays lui-même » que chantent si bien les poètes.
C’était un peu comme quand, l’année précédente, notre fils avait reçu son correspondant allemand. On s’était réjouis à l’avance de reparler la langue de Goethe, apprise en 6e au lycée, même si, du romantique Johann Wolfgang von , nous n’avions retenu et n’allaient nous servir que : « Hast du gut geschlafen ? Isst du gern verrückte Kuh ? Was macht ihr diesen Abend ? ». A l’arrivée, ces deux crétins à boutons s’étaient mis à échanger en anglais, vous mettant d’emblée hors jeu. Kleines Pferd kaputt ! Mort du petit cheval ! Diatoniqué, le père !
Isaure parlait français, évidemment, mais elle semblait lointaine, absente, regardant toujours quelque chose derrière vous, exactement comme sur le tableau peint en 1838 que M. Amaury-Duval, son oncle, a laissé d’elle au Musée des Beaux-Arts de Rennes. Marina Bourgeoizovna, mon épouse préférée, avait très vite compris qu’elle n’encourait aucun risque d’être concurrencée en quoi que ce soit par cette demoiselle peu gironde, plate comme une limande, coiffée comme Sheila période couettes et dotée d’épaules tombantes on ne peut plus mal foutues. Autant de sex-appeal qu’un glaçon ! Tant d’effacement dans son attitude d’invitée permanente faisait qu’on oubliait très vite dans un coin de la maison la Miss Chassériau qui s’était, une fois de plus, plongée comme un petit oiseau indien dans un de nos livres pour savoir ce qui s’était passé en France dans le siècle écoulé entre 1860 et 1960.
Isaure Chassériau ! Quand j’y repense, son oeil ne s’allumait vraiment qu’à l’occasion de nos sorties à deux, elle et moi seuls, lorsque nous parcourions en tous sens les rues de la capitale bretonne. Elle notait tout, remarquait tout, se réjouissait alors de tout ce qu’elle découvrait (ou redécouvrait ?). Elle adorait aussi ces dimanches où nous rendions visite, à Redon, à M. Petr, le papa de Marina, et à madame Bourgeoizovna-mère que j’appelais par jeu « Madame Bellemerovna » ! (Jamais de ma vie je ne suis allé jusqu’à « Belledochovna » car ma belle-mère et moi avons toujours été les meilleurs amis du monde et nous parlons ensemble un français aussi soutenu qu’ Abélard lui-même fut châtié).
Immanquablement la conversation revenait toujours, là-bas, tôt ou tard, sur leurs adolescences réciproques, l’une à Nantes, l’autre à Rennes, et l’on évoquait, non sans émotion, les bombardements de ces deux villes par l’aviation alliée en 1943 et 1944. Le grand père de M. Petr, chez qui il vivait, tenait un genre de blog ancestral, des petits agendas dans lesquels il notait ce genre de choses, avec les fautes d’orthographes de l’époque :
Jeudi 25 février 1943
A la maison. Continué de bêcher et semer des carottes, de la laitue. Blanchi mes arbres. Guerre. Alerte cette nuit. Quelle barbe! On ne vit plus!
Vendredi 26 Février 1943
Au tabac. J'ai bien peur de l'avoir payé deux fois. A l'Economat, acheté 2 paquets de graines de betteraves. Nous avons été bombardés à 19 heures. Nous sommes indemmes.
Samedi 27 Février 1943
Les bombes sont tombées au camp de la Route de Lorient. Là ils ont détruits la "crêche maritime allemande". On fait beaucoup de dégats et même des victimes... A la gare les bombes sont tombées dans la prairie au général Le Fort. Comme dégats: beaucoud de carreaux cassés rue Saint Hélier. Qu'ils reviennent pas ! Nous en avons assez.
Tandis que Marina et ses frères – quelle bande d’anarchistes, eux et elle, alors ! - défaisaient en riant le monde à venir dans le salon, nous étions allés voir, Isaure et moi, dans le bureau de M. Petr si Internet pouvait nous aider à localiser la « crèche maritime » dans Port-Cahours (il s’agissait en fait des dépôts de matériel de la Kriegsmarine, rebaptisés ainsi par les Rennais de l’époque, fort piètres germanistes encore malgré les cours intensifs que les voisins Teutons de la France étaient venus leur donner lors de deux stages linguistiques prolongés par le passé). On devait trouver là des carènes de navire de rechange, des périscopes pour U-boot, des mâts pour attacher les U lisses, des sirènes du Mississipi, des masques, des tubas, de la vaisselle incassable, des Schnorchels que j’aime und Esso weiter !
J’ai retrouvé hier deux ou trois liens assez saisissants. Je vous les laisse en bas de ce texte pour le cas où vous auriez envie de ne pas rigoler. Je me souviens juste pour ma part que la conversation avait atterri là, après de nombreux zigzags, à partir d’une description de la maison enclavée près de chez nous.
- La rue de l’amiral Courbet longeait les papeteries de Bretagne. L’Amiral Courbet n’avait rien à voir avec Rennes…
- Ni avec le peintre, quoique j’aie vu là, par le passé, dans le chantier de construction des nouveaux immeubles après le pont de chemin de fer, une version très originale de « L’origine du monde » !
- …Sauf que c’est à Port-Cahours, derrière chez vous, qu’on trouvait les magasins de la Kriegsmarine.
Internet nous a appris ensuite que la rue se nommait autrefois « rue Gutemberg », que l’amiral avait anéanti la flotte chinoise sur la rivière Min et que les quatre immeubles à venir seraient de couleur vert-de-gris et s’appelleraient Canaletto, Rigoletto, Adagio et Maestro.
Dans la voiture, au retour, Isaure qui n’avait pas perdu une miette de ces explications n’avait pas pu s’empêcher d’émettre une phrase définitive.
- Si un jour ce vieillard disparaît, ça fera…
- Ne parle pas de malheur, veux-tu bien, Isaure !
- … Ca fera comme si une bibliothèque brûlait !
Marina et moi avons souri et je n’ai pas pu m’empêcher de sortir ce mauvais calembour :
- A mois doux, vends pas tes bas !
- Je porte des collants, Joe Krapov ! » avait-elle répondu pour montrer sa modernité.
Blang ! Voilà, quoi ! C’est toujours comme ça que ça marche ! On ne cherche pas forcément à aller voir ce qui se passe sous les jupes des filles mais il faut toujours que ces demoiselles et dames nous le fassent savoir ! Même quand on ne fait pas preuve de curiosité, des choses curieuses vous arrivent. J’ai même retrouvé la trace de ces échanges et d’autres conversations de l’époque sur Internet : Isaure Chassériau s’est servi de tout ça pour inventer un parcours de l’étranger à Rennes : « Port-Cahours : les routes de l’Orient » pour cette Agence de Flânerie Amoureuse de Rennes dont elle était la directrice vers 1960. Peut-être même a-t-elle concocté un parcours des navigateurs ? Au bout de la rue de l’Amiral Courbet crèche (maritime) désormais le quai Eric Tabarly !
Je ne sais pas ce qu’est devenue la jeune fille qui ne s’habillait qu’en rose. Plus personne ne parle d’elle par ici ni ailleurs. C’est comme ça, les gens vont et viennent puis disparaissent de votre vie ! Nous vivons une époque troublée et troublante et, comme aurait pu conclure Amadou Hampâté Bâ, « C’est Peul de l’dire ! »
http://memoiredeguerre.pagesperso-orange.fr/convoi44/img/voie-ferree-kriegmarine.htm
http://www.absa39-45.com/26%20fevrier%2043/26_fevrier_43.html
http://www.britishpathe.com/record.php?id=12357
Ordure !
Crevure ! Lady gaga en robe d’épluchures !
Inspecteur La Bavure ! Profanateur de sépulture ! Râclure de bidet de roulure !
Vieux fox à poil dur de Namur !
Adopteur de postures qui tournent à l’imposture ! Saupiquet d’acupuncture !
Caricature de bouffissure ! Espèce de boursouflure ! Gros plein de courbatures !
Epouvantail en déconfiture !
Enflure sans culture ni demi-mesure ! Demi-sel sans envergure !
Paltoquet sans doublure ! Superficiel de l’échancrure !
Eclaboussure de vieux campeur à côté de ses chaussures !
Pourceau d’Epicure ! Sans envergure !
Ratatine-ordures ! Ecorcheur de littérature ! Ignorant de l’écriture ! Rature !
Zakouski en friture !
Riz nature ou cantonais en garniture ! Ambulante injure !
Face d’enluminure ! Végétatif de la luxure ! Hooligan à chevelure !
Rognure d’ongle de la comtesse de Ségur !
Rien sous la toiture ! Abruti de la Côte d’Azur !
Thermomètre à mercure ! Président en miniature ! Ame obscure !
Parjure de nature !
Shooté de la piqûre ! Pourriture de sous-préfecture !
Primogéniture de Saumur sans fémur ! Patate dure ! Perclus de vergetures !
Vicieux de cercle sans quadrature !
Lie de roture ! Rayure ! Retirure ! Point de suture ! Infection qui suppure !
Troncature ! Mononeuronal sous bromure ! Editeur de brochures sans allure !
Pondeur de sous-littérature !
Guérisseur d’engelures ! Résidu d’hydrocarbures !
Leroidec de la forfaiture ! Chiure de gomme ! Messala ennemi de Ben-Hur !
Graffiteur sans imprimatur !
Jean Nouvel obscur ! Bas du front sans couture !
Sang impur ! Enurésique de mauvais augure ! Balayure !
Bachi-bouzouk en robe de bure !
Espèce d’embouchure ! Triste figure !
Flétrissure ! No future ! Gros plein de garbure !
Si d’aventure je te reprends à uriner contre mon mur, tu vas te faire appeler Arthur !
LORSQUE L’ENFANT TERRIBLE PARAIT par Joe Krapov
Qu’elle prenne parfois l’air de Jeanne au bûcher
N’étonne en rien tous ceux qui pratiquent Sophie.
Elle affronte la vie avec philosophie
Mais la vie est parfois plus dure qu’un rocher.
Son enfant a deux ans et… mérite des tartes !
Toujours à propulser, du fond de sa colère,
Ses jeux et ses jouets sous les pas de sa mère
Comme s’il désirait, à la fin, qu’elle parte !
Tout y passe : ballon, bilboquet, cochonnet
Albums de Ric Hochet, même l’ours en peluche
Et le doudou sali noué à son hochet.
De son landau qui lui sert de camp retranché
Totor, le misérable, envoie ses fanfreluches
Et l’on ne cesse de voir Sophie trébucher.
1
Que l’on me verse du bon vin
Volontiers, volontiers
Je ferais longue pause
Comme les fleurs de mon jardin
Comme les fleurs de mon jardin
Je prends racine où l’on m’arrose
2
Que l’on me dresse bonne table
Volontiers, volontiers
Je mangerais encore
Comme Gargantua l’affable
Comme Gargantua l’affable
Je prends plaisir à la tortore
3
Que l’on me mène en votre lit
Volontiers, volontiers
Je ferais bien la chose
Comme un Don Juan d’Italie
Comme un Don Juan d'Italie
Je prends plaisir à cette osmose
4
Que l’on arrête un peu le temps
Volontiers, volontiers
Je f’rais durer les choses
La vie est plus belle au printemps
La vie est plus belle au printemps
Qu’en hiver où tout s’ankylose.
Pour entendre la musique de W.A., c'est ici : http://www.youtube.com/watch?v=TAHSA7wgayY
Au centre culturel “Les Champs libres” à Rennes la salle de conférences porte le nom d’Hubert Curien. Elle est fréquentée essentiellement par d’aimables personnes qui sont, dans leur majorité, des retraité(e)s de l’Education nationale ou de l’Enseignement supérieur. Chez ces braves gens qui sont sorti(e)s de la vie active, il ne reste, semble-t-il que l’amour du jardinage, l'art d'être grand'mère, la satisfaction du devoir accompli et pis Curien.
C’est pourquoi, ce vendredi où il pleuvait, les personnels chargés de l’accueil aux Champs libres ont été surpris de voir débouler dans le grand bâtiment de M. de Portzamparc deux types déguisés en cow-boys. Ils ont attaché dehors leur vache au totem qui sert d’habitude à garer les vélos et ils sont entrés s’enquérir, d’une démarche exagérément chaloupée, entre deux claquements de bulle de chewing-gum, avec le programme du festival des « Tombées de la nuit » à la main, de l’endroit où avait lieu "LA" conférence.
Au centre culturel des Champs libres le personnel d’accueil, les vigiles et les gardiens d’expositions sont habillés de manière élégante : on se croirait dans un hôtel de luxe de la chaîne Sophie Tell « la Suisse à portée de votre pomme ! ». Ca ressemble à un hall de gare ou d’aéroport mais on n’y arrête jamais personne. C’est pourquoi la jolie demoiselle à chignon impeccable a indiqué poliment à Loreille et Lardu la direction du Saint-Hubert’s culte où la cérémonie d’écoute d’une conférencière venue de Paris avait déjà commencé.
Nos deux balourds ont donc fait lever dans l'auditorium tout un rang de mamies-perles puis ils ont posé leurs deux masses imposantes de bûcherons à chemises à carreaux et Stetson sur la tête parmi les frêles vieilles dames à cheveux blancs et enfin ils ont écouté la conférencière, une nomme Bertille Duvexin-Kititille qui était arrivée à ce passage-ci de son exposé :
« … évidemment, on ne fait pas des ficelles picardes avec n’importe quelle pâte à crêpe ! Je suis désolé si je vous froisse un peu, mesdames de Rennes…
- Plop ! l’interrompt Loreille en claquant une autre bulle de Malabar, il y a des messieurs dans la salle !
- … mesdames et messieurs de Rennes, mais la crêpe bretonne, quelque peu desséchée et cartonneuse, revenue sur la tuile ou le billig ne convient pas du tout pour être enroulée autour de la farce de manière à constituer cette spécialité culinaire du Nord de la France.
- Vous voulez dire du Nord – plop ! - de l’Amérique ?
Bertille fusille de la pupille le Lardu aux phylactères.
- La Picardie, monsieur le mâchouilleur, est une région française qui s’étend actuellement sur les départements de l’Aisne, de l’Oise et de la Somme. Au-dessus, il ne reste plus que le Nord et le Pas-de-Calais. Et donc, pour la ficelle picarde, on utilise la recette des crêpes du Nord : farine, lait, œufs, sel, bière, rhum et une cuillerée d’huile. Cela fait des crêpes plus épaisses que l’on cuit dans une poêle et que l’on fait sauter pour les retourner. On s’occupe en suite de préparer une sauce béchamel…
- Dis donc, Lardu, chuchote Loreille un peu fort à son voisin, elle a de très jolis collants, la dame, mais j’ai bien l’impression qu’elle ne maîtrise pas trop son sujet ! Au lieu de nous faire écouter des galettes de vinyle noires elle veut qu’on se farcisse des crêpes à la sauce blanche !
- … la question qui fait débat aujourd’hui c’est qu’y met-on ? Des dés de jambon ou des lardons ? Fumés ou pas, les lardons ? Peut-on y mettre des champignons de Paris ? De l’oignon ou de l’échalote ? De la noix de muscade ? Les statistiques de Marmiton.org…
- Ah non, Madame, je suis désolé mais il y a rarement de l’orgue – plop ! – dans la musique country ! s’énerve Loreille.
- Excusez-moi, messieurs, mais cela fait plusieurs fois que vous m’interrompez assez peu poliment. Déjà, je ne sais pas trop d’où vous sortez mais c’est sans doute d’un endroit où on ne retire pas son chapeau devant une dame ! Etes-vous sûrs d’être réellement intéressés par ma conférence ou êtes-vous là en touristes ?
- Mais ma petite dame, c’est vous qui avez besoin de vacances ! Vous êtes totalement hors sujet avec vos histoires de ficelles et de surgelés ! Plop ! Nous on attend que vous fassiez tournoyer le lasso et que vous lanciez le signal de la square dance !
- Mais enfin… Où croyez-vous donc être ?
- Ben quoi ? On n’est pas à la conférence sur la musique américaine de Memphis à Nashville suivie d’un bal country ?
- Pas du tout ! Ici c’est le cycle « cuisine traditionnelle pour gourmets et gourmands du monde entier » !
- Ah ben zut ! C’était pourtant écrit dans le programme des Tombées de la Nuit – plop ! - que ça avait lieu aux Champs libres.
- Fais le voir, le programme, Loreille ! J'ai un doute, soudain !
- …
- Alors ?
- Effectivement, on a dû se tromper de ligne. Plop ! Il est écrit « horaires et lieux à définir » et c’est sur la dalle Kennedy à Villejean !
- Bon, ben… On est désolés pour le dérangement. Plop ! On va y aller. Pardon mesdames.
Ils font se lever du coup tout le rang de lectrices de Télérama assurées à la MAIF et habillées-équipées autrefois par la CAMIF. Vu le bordel qu’ils ont foutu, ils se font en fait éjecter de la salle à coups de parapluies.
Car on est vraiment au jour des Tombées de la nuit où il pleut comme vache qui pisse et où le festival justifie son surnom officieux de « Tombées de la pluie ». La vache qui pisse les attend dehors, en chair plus qu’en os, et elle n’a pas fait que liquéfier son blues. Elle a déposé quelque chose qui rime avec sur le parvis du Beaubourg rennais. Elle s’appelle Dolly et ils l’ont louée à la ferme des Gayeulles pour être plus crédibles encore dans leur rôle de cow-boys.
Du coup les garçons vachers ne sont pas fâchés de quitter ce lieu où ils sentaient bien que quelque chose clochait. Tout aussi flegmatiques que leur chewing-gum élastique, ils philosophent off the record :
- Tout cela prouve une chose, Loreille, c’est que le difficile, ce n’est pas de donner, c’est de ne pas tout donner. Y compris l’horaire des spectacles dans le programme des Tombées de la Nuit.
- Tant qu’à faire, avant d’aller au bal, on pourrait aller sen jeter un chez l’oncle Camille au vieux Saint-Etienne, rue de Dinan ?
- Bonne idée, Loreille ! Avec un peu de chance Agatha aura fait des crêpes !
- Mmm ! Les bonnes fajitas d’Agatha ! Fourrées avec des lardons, des oignons et des champignons ! Allez viens, Dolly, partons !

- Déjà ton étagère à épices n'est pas rangée par ordre alphabétique. Je comprends pourquoi j'ai autant de mal à retrouver les disques de Cécilia Bartoli !
- M'enfin, mon trésor ! Ils sont à V comme Vivaldi et à M comme Mozart.
- Et celui sur les castrats, il est à E comme Eunuque ? Finalement je sais ce que je vais t'offrir pour ton anniversaire...
- M'enfin, mon trésor, ça ne se dit pas à l'avance !
-... un manuel de bibliothéconomie !
- M'enfin, mon trésor ! De toute façon la date est passée et euh.... je me suis offert le dernier disque de Neil Young !
- Ah oui, celui-là, pour une fois, je l'aime bien. Où tu l'as rangé ?
- Il ne quitte pas mon bureau, mon trésor, « A treasure » ! Le type qui joue du violon dessus c'est Rufus Thibodeaux dont parlait jadis Michel Fugain dans sa chanson « Tous les Strauss-Kahniens, toutes les Strauss-Kahniennes vont chanter vont danser sur le violon ». Il y a juste un truc qui me chiffonne.
- Ah oui, et quoi donc ?
- C'est la pochette. Tous ces champs bien ciselés, cette ferme, ce tracteur, cet étang... J'ai l'impression d'avoir déjà vu cela quelque part. A mon avis il manque quelqu'un sur l'image.
- Retourne la pochette, idiot.
- Ah ben oui, tiens, elle est-là, dis donc ! Et elle fait de la planche à voile maintenant !
- Tu ferais mieux de prendre exemple sur elle et d'un mettre un coup !
- Un coup à quoi ?
- Au rangement de tes tiroirs... et du reste !
- Promis, mon trésor ! Je réécoute encore une fois « Nothing is perfect in God's perfect plans » et je m'y mets ! Ou pas !
On ne devrait pas écrire. Les gens de notre condition – je suis domestique - sont faits pour servir et rester anonymes figures dans le jeu social. Ecrire c'est comme de l'ADN, des empreintes digitales que tu aurais laissées un jour où tu aurais trempé tes doigts dans l'encrier. Et alors écrire des lettres, des lettres d'amour qui plus est, et en plus les signer, faut vraiment être con !
Mais bon, la mère Judith, c'était une intello : il fallait lui montrer ce qu'on valait niveau plume avant d'avoir droit à ses égards. Ca ne faisait pas un pli, c'était la règle du jeu mais après, question foutreau, godori, vitou et ascenseur pour le septième ciel, je ne vous dis pas le cadeau que c'était ! Royal de luxe, la dame !
Je m'étais donc fendu de très jolis poèmes, tous pompés ici ou là et traduits ou adaptés à ma sauce. Comme celui-ci, tiré d'une chanson italienne matinée de variantes belges.
« Partir avec toi vers des pays qui n'existent pas
Partir avec toi vers des pays où il ne pleut pas
Mettre à l'horizon
Ta lumière qui mène à déraison
Montrer aux fenêtres
L'incendie né de toi en mon être ».
Ca avait marché. Son légitime époux, toujours sur son 31, était souvent absent, livrant moult batailles pour assurer leur subsistance et mon salaire de lapeur. Mais, non contente de m'accorder ses faveurs, cette idiote de Judith avait entouré d'une des siennes le paquet de lettres tordues que je lui avais envoyées.
Quand son mari est tombé dessus, il a constaté la récidive avec philosophie et s'est montré bien moins cruel que la première fois. Ce Charlot avait jadis surpris madame avec son valet de chambre et avait exigé d'elle, en guise de punition, non qu'elle coupât les atouts du mistigri mais qu'elle tranchât la tête à ce pouilleux. C'est ainsi qu'Holopherne fut décapité et que la place devint libre pour moi.

Je m'en tire bien finalement. Judith a dit :« Charles, aie du coeur, pour une fois, ne te comporte pas comme un nain jaune, sois grand ! ».
Ils m'ont chassé, on m'a juste écarté pour que je cesse de jouer à la crapette avec madame. Je me suis rabattu sur la femme d'Hector dont une chanson disait beaucoup de bien. Je confirme qu'il n'y a pas mauvaise donne là-dessus !
J'ai appris récemment que Mr et Mrs Heart ont depuis engagé un autre serviteur. Du coup le roi Charles ne risque plus grand chose. Le type s'appelle Hogier. C'est un solitaire et moi qui le connais je puis vous affirmer qu'il est un peu puant, comme gars, par moments.
Alors quand je lis des citations comme : « Ecrire, c'est une liaison d'amour avec soi et les choses, et les moments et les gens » ben moi, ça me fend le coeur ! A vous ça ne vous fait rien ?